Le Havre de Grâce au XVIe siècle. Dessin de Jacques de Vaux dans Le Havre d'Autrefois par Lemale et Roessler. 1883 (DP) Cliquer sur l'illustration pour l'agrandir.
"Mon Dieu, nous ne vous demandons pas de richesses, dîtes nous seulement où il y en a" - Prière des navigateurs normands.

Monument Verrazano dans Battery Parc à New York. Internet.

 

La découverte de la côte Est des Etats-Unis

Jusqu'en 1950, année de la soutenance à l'Université de Columbia de la thèse de Jacques Habert et la publication en France, en 1982 par l'Imprimerie Nationale, de son ouvrage en collaboration avec Michel Mollat du Jourdin Giovanni et Girolamo Verrazano navigateurs de François 1er  Verrazano était énigmatique, controversé, voire méconnu. Après 40 ans de recherches aux Etats-Unis, en Italie et en France Jacques Habert a réussi à rétablir les faits au point que les Américains, reconnaissant le sérieux de ses travaux, décidèrent en 1964 de donner au pont suspendu situé à l'entrée de New York le nom du premier navigateur européen à être entré dans l'estuaire de l'actuelle rivière Hudson 440 ans auparavant. Le pont Verrazano rappelle désormais que l'anglais Hudson avait eu un devancier au service du roi de France. Une nouvelle thèse soutenue par Jacques Habert en 1970, en Sorbonne cette fois, intitulée Jean de Verrazane de 1522 à 1528 rendue accessible au grand public par la publication en 1993 d'un digest sous la forme d'un ouvrage de 260 pages intitulé Verrazane. Quand New York s'appelait Angoulême permet aujourd'hui une meilleure approche de ce grand navigateur d'origine italienne émigré en France.

Qui était vraiment Verrazano ?

Au temps des découvertes les grands navigateurs italiens proposaient leurs services aux souverains étrangers : Christophe Colomb a travaillé pour l'Espagne, Giovanni Cabot pour  l'Angleterre, Americo Vespucci pour le Portugal ; mais le cas de Verrazano est particulier, considéré généralement comme Florentin. Jacques Habert n'a pas pu établir de façon certaine le lieu de sa naissance vers 1481 et tous les documents  découverts en Italie attestent que Giovanni Verrazano, s'il a bien effectué ses études à Florence, a passé la plus grande partie de sa vie en France où il serait peut-être né à Lyon dans une famille toscane immigrée depuis un siècle, les Verrasan. A défaut de pouvoir prouver sa naissance française on peut dire que nous sommes en présence d'un homme parfaitement intégré dans sa patrie d'adoption,  maîtrisant bien la langue française et probablement naturalisé. Dans un acte du tabellionnage de Rouen en date du 11 mars 1526, il se fait nommer "noble homme Jehan de Verrazane" et, précise Jacques Habert dans tous les documents officiels concernant les armements des navires il est désigné sous la forme francisée de son nom. Avec le souci de ne pas gommer ses origines italiennes et pour marquer sa double nationalité effective, sinon officielle, nous l'appellerons Jean Verrazano. Comme évoqué plus loin, ce dernier avait un frère cartographe : Girolimo Verrazano.

À Lyon, la production de la soie n'était pas suffisante pour satisfaire la demande du marché. Les soyeux lyonnais envisageaient alors d'aller en chercher en Chine par une autre route maritime plus sûre et plus courte que celle de l'Océan Indien découverte et contrôlée par les Portugais. Ils s'associèrent avec des négociants rouennais lesquels firent appel au richissime armateur dieppois Jean Ango dont la fortune provenait des galions espagnols détroussés par ses corsaires. Ce n'est pas un hasard si Jacques Habert a pu traquer Jean Verrazano à Rouen dès 1508 puis à Dieppe, à Fécamp, au Havre et à Honfleur à partir de 1522. Le 23 mars 1523, celui-ci conclut à Rouen, un contrat d'association avec cinq marchands banquiers Florentins et trois Lyonnais pour un voyage par mer à la Chine surnommée alors "les Indes de Cathay"

La préparation du voyage au Havre de Grâce

Comme l'origine du navigateur, le port d'armement et de départ de l'expédition a été longtemps controversé. Là encore Jacques Habert apporte des réponses étayées notamment avec la découverte en 1979 dans une collection de paraphes royaux détenus par la Research Library de l'Université de Californie à Los Angeles, de l'ordre de départ des quatre navires de Verrazano signé le 16 mars 1523 à Bray-sur-Seine par François 1er adressé au vice-amiral du Chillou au Havre. En substance, cette  missive indique à du Chillou que l'interdiction de laisser sortir les navires de plus de 80 tonneaux ne s'applique pas "aux quatre navires que Jehan de Verrassane a fait équiper en guerre par mon commandement pour faire le voyage des Indes" Ainsi donc, six ans après la fondation du Havre de Grâce, port souverain de Normandie, François 1er mettait en application sa ferme résolution de ne pas laisser aux seuls conquistadores le bénéfice de la découverte des "terres neuves" en dépit du traité de Tordesillas qui leur en attribuait l'exclusivité.

D'autres témoignages montrant que l'armement de l'expédition Verrazano de 1523-1524 a bien eu lieu au Havre nous sont fournis, entre autres, par un état de dépense de la Marine au Havre de 1522 publié par Stéphano de Merval dans ses documents relatifs à la fondation du Havre, et par Charles de la Roncière dans son Histoire de la Marine Française qui note que l'un des commanditaires de l'expédition Giuliano Bonaccorsi vint au Havre assister à l'appareillage en juin 1523.  De la flottille composée de quatre navires confiés au grand navigateur européen avant l'heure Jean Verrazano, les noms de deux d'entre eux seulement sont connus : la Dauphine et la Normande. A cette époque il y avait deux maîtres à bord : le capitaine, patron de l'équipage, chargé des affaires commerciales s'il s'agissait d'un navire marchand et l'homme de la science nautique, le navigateur savant, à la fois hydrographe, cosmographe, cartographe, naturaliste, ethnographe à l'occasion. Embarqué sur la Dauphine, Verrazano était celui qui menait la barque, le véritable chef de l'expédition responsable de la route des quatre bâtiments, le capitaine de la Dauphine étant Antoine de Conflans.

 

 

 

 

Maquette de La Dauphine navire de Verrazano réalisée par Rochaix et Cahingt en 1963. Musée de Dieppe.

La Dauphine

Construite en 1518, peut-être au Havre de Grâce écrit Jacques Habert dans sa thèse, ce qui en ferait une des toutes premières constructions navales havraises avec la nef de 500 tonneaux l'Hermine construite dans la Fosse de l'Eure en 1517 par Rigault de Berquetot ; la Grande Françoise  n'ayant été lancée qu'en mars 1524 par Jérôme de Fer gentilhomme de Savonne, dans des conditions lamentables telles qu'elle ne put jamais sortir du port et due être dépiécée (démolie) quelques années plus tard. Il est attesté en tout cas qu'en 1520, alors que François 1er projetait une expédition en Écosse et qu'il faisait recenser la liste des bâtiments disponibles, la Dauphine du capitaine Conflans se trouvait dans le port du Havre de Grâce. [Borely 1880 Histoire de la Ville du Havre Tome 1 page 197 note 1] Cet historien a eu en main des archives aujourd'hui disparues. Il qualifie la Dauphine de barque mais au sens de navire à trois mâts du type caravelle de l'époque.

On ne sait pas grand chose sur les caractéristiques et dimensions de ce navire. La maquette du Musée de Dieppe réalisée en 1963 par M. Rochaix sur des plans établis par Henri Cahingt d'après des représentations des navires de l'époque figurant sur les portulans, les vitraux ou les graffiti, montre un bâtiment à trois mâts surmontés de nids de pie ou postes de veille aux deux premiers mâts, avec gaillard, grande dunette depuis l'aplomb du grand mât, équipée d'un haut pavois en sa partie arrière. D'après le dessin d'une autre maquette de la Dauphine  conservée au Musée Historique de la Ville de New York, publié dans l'ouvrage de Jacques Habert, le gaillard est en saillie par rapport à l'étrave, de même que la dunette déborde de l'aplomb de l'étambot, la tonture de la coque est beaucoup plus accentuée que sur la maquette de Dieppe et les mâts ne portent qu'une seule vergue chacun. Sur ce dernier modèle réduit, la figure de proue représente un dauphin. Le bâtiment aurait été dédié au fils aîné de François 1er et de la reine Claude, né à Amboise en février 1518. On peut se poser la question : pourquoi la Dauphine  ? Son équipage se compose de 50 hommes ce qui confirme la taille modeste du navire, probablement aux alentours de 100 tonneaux de jauge, et peut-être un peu moins.

Un début de voyage mouvementé

"C'est du Havre, vers la mi-juin 1523, que partirent les quatre nefs" écrit Jacques Habert. L'un des associés de Verrazane, Julien Bonnacorsi assistait à l'appareillage. C'est lui qui à Paris et à Rouen avait assuré la liaison entre le navigateur et les commanditaires lyonnais. Il n'était pas le seul, trois autres "Florentins" de Lyon vinrent au Havre neuf pour affaires en juin 1523 : Luigi Alamanni, Zanobi Buondelmonti et Giovambatista della Palla.

L'idée première de Verrazano n'était pas de trouver le passage vers la Chine au Nord du continent américain en faisant cap à l'Ouest le long du 50e parallèle, route habituelle des terre-neuviers mais par la route de l'Est au Nord de la Moscovie. Après le départ du Havre, il surprit son monde en faisant route en direction de la Mer de Norvège à la recherche du passage du Nord-Est. Est-ce à la demande de Jean Ango, pour compléter l'équipage ou le matériel, toujours est-il que la flottille aurait fait escale à Dieppe en passant et serait repartie de ce port. Le début du voyage est assez confus, Verrazano lui-même est resté discret sur ce qui s'est passé réellement. Son rapport à François 1er fait l'impasse sur les six premiers mois de l'expédition. On sait cependant qu'en août 1523, il était par 71° de latitude Nord et entrait dans l'Océan Arctique. Les éléments se dressèrent alors contre lui : la brume, les glaces et le blizzard l'arrêtèrent dans sa progression. A la fin août, les quatre bâtiments se perdirent de vue, la tempête redoubla de violence et deux d'entre eux firent naufrage. La Normande  sérieusement endommagée et la Dauphine moins touchée, firent demi-tour. Les vents du secteur Nord les entraînèrent sur les côtes écossaises, puis irlandaises. Tant bien que mal Verrazano et Antoine de Conflans parvinrent finalement à entrer en relâche en octobre 1523 dans un port breton, peut-être Saint-Malo où plusieurs hommes de l'équipage mirent sac à terre.

Selon Jacques Habert, Verrazano y aurait rencontré Jacques Cartier et l'aurait convaincu d'embarquer comme second à bord de la Dauphine.  L'historien canadien, Gustave Lanctot a soutenu une thèse sur le grand navigateur malouin découvreur du Canada dans laquelle il démontre que celui-ci était absent de Saint-Malo pendant les deux principaux voyages de Jean Verrazano en Nouvelle France en 1524 et au Brésil en 1526 mais cette thèse est contestée par Marcel Trudel historien de la Nouvelle France. A l'automne 1523, la France est prise en tenaille entre les Anglais débarqués à Calais marchant sur Paris et les Espagnols assiégeant Bayonne. La Dauphine appelée au combat doit descendre en découdre dans le Golfe de Gascogne. Victorieuse, elle ramène son butin à La Rochelle. Les événements tournant à l'avantage de François 1er et le calme revenu, Jean Verrazano poursuivit son idée d'atteindre la Chine mais cette fois en cherchant le passage par la route de l'Ouest. Il serait parti de La Rochelle vers le 1er janvier 1524 avec la seule Dauphine et peut-être Jacques Cartier à son bord. Le 17 janvier, il était à Madère. A partir de là les choses sont précises car son rapport à François 1er, achevé le 8 juillet 1524 au retour du voyage à Dieppe, publié notamment par René Herval, et dont on peut trouver maintenant une traduction en anglais sur Internet, fournit quantité de détails. Il commence ainsi : "Nous partîmes avec la Dauphine le XVIIIe jour de janvier (1524) d'un rocher désolé proche de l'île de Madère (Porto Santo), forts de 50 hommes, pourvus de vivres, armes et autres engins de guerre et de munitions de mer pour huit mois". Après avoir couru à l'Ouest à travers l'Océan Atlantique pendant 25 jours, puis au nord-ouest pendant encore 25 jours, Verrazano aborde, le 7 mars 1524, par 34° Nord, une terre nouvelle (actuelle Caroline du Nord) que nul navigateur Européen n'avait encore cartographiée. Il la décrit comme une terre assez basse, présentant, au delà du rivage de sable fin, de belles campagnes et d'immenses forêts d'essences peu connues. Onze ans plus tôt, en 1513, Ponce de Léon avait exploré la côte de Floride jusqu'à cet endroit mais n'avait pas poursuivi plus loin vers le Nord

 

Le manoir de Jean Ango à Varengeville en Seine Maritime avant sa transformation. Photo Jacques Berhaut sur Internet

La reconnaissance de la côte atlantique des futurs Etats-Unis

Après avoir longé la côte au Sud, à la lisière d'une forêt qui le ravit, Verrazano baptise l'endroit Forêt de Lauriers. Poursuivant sa route toujours vers le Sud, un autre lieu est appelé une semaine plus tard Champ de Cèdres. Palmiers, lauriers, cyprès et autres essences odorantes l'enchantent. Il est le premier européen à décrire avec enthousiasme la forêt américaine. Il est vrai que l'espoir de trouver de l'or et le fameux passage vers la Chine rendait sa plume légère. La Dauphine est alors aux environs de l'actuelle rivière Savannah, limite entre la Caroline du Sud et la Géorgie. Des feux à terre prouvent que la région est habitée, mais les indigènes ne se montrent pas. Descendre plus au Sud était prendre le risque de guerroyer avec les Espagnols, aussi Verrazano décida-t-il de faire demi-tour et de poursuivre l'exploration de la côte vers le Nord, complétant ainsi les découvertes de Ponce de Léon.

Revenu à la Forêt de Lauriers , un premier débarquement est décidé car les vivres fraîches manquent. Une chaloupe est envoyée au rivage. Les Indiens d'abord effarouchés, finissent par se montrer et offrent des victuailles en échange de cadeaux. La confiance établie, Verrazano se rend à terre parlementer avec eux. Dans son rapport à François 1er, il en fait une présentation en véritable ethnographe. Elle est la première description des Amérindiens de la côte atlantique des actuels Etats-Unis. Un deuxième débarquement a lieu le 25 mars 1524 un peu plus au Nord près du Cap de la Peur (Cap Fear) et la région fut appelée par Verrazano, Terre de l'Annonciation (actuelle Caroline du Nord).

Longeant la côte vers le Nord, il découvre un isthme auquel il donne son nom, croyant se trouver à l'embouchure d'un détroit qui le conduirait dans l'Océan Pacifique et à la Chine. Il s'agit en réalité du Cap Hatteras au Sud de la baie de Chesapeake et le détroit espéré n'est qu'une lagune, l'actuel Sound de Pamlico. Cependant la déception ne le fait pas renoncer à l'idée d'une Mer intérieure reliant les deux océans. Ainsi Verrazano serait à l'origine de l'utopie de la Mer de l'Ouest appelée par certains cartographes Mer de Verrazano, erreur qui lui sera longtemps reprochée et qui peut expliquer sa longue disgrâce. Passé le Cap Hatteras, le littoral paraissait infranchissable, aucun passage à travers la longue langue de sable s'étendant jusqu'à l'actuelle Baie de Chesapeake. A cet endroit, aujourd'hui en Virginie, à la fin de mars 1524, Verrazano met à nouveau pied à terre et baptise ces nouvelles terres en hommage à François 1er, Francesca, nom qui deviendra Francescane puis Nova Francia ou Nouvelle France et va comprendre également les nouvelles terres encore à découvrir par les Français en Amérique du Nord. Julien raconte que les Normands voulurent capturer un Indienne "fort belle et d'imposante stature" pour l'emmener en France mais que celle-ci se serait tant débattue qu'ils durent y renoncer. Au temps des découvertes, les navigateurs ramenaient des preuves vivantes de leurs expéditions afin d'être crus par les commanditaires de ces voyages à la grosse aventure.

La Dauphine ne pénètre pas dans la Baie de Chesapeake mais poursuit sa route vers le Nord, le long d'un rivage baptisé, Côte de Lorraine. La troisième escale a lieu le 2 avril. Pratiquement la moitié de l'équipage débarque sur une plage et tente une incursion à l'intérieur des terres, ce qui permet à Jean Verrazano d'observer le mode de vie des Amérindiens et de faire, dans son rapport, une description bucolique de cette région qu'il baptise Arcadie en raison de la beauté des paysages et des mœurs pastorales de ses habitants. Moins lyrique est le rapt d'un garçon d'une huitaine d'années enlevé, pour le ramener en France, à la vieille Indienne qui le gardait. Du 8 au 13 avril 1524, Verrazano reconnaît la côte des actuels Delaware et New Jersey où des promontoires sont nommés Cap Alençon, Cap Bonnivet et une grande rivière Vendôme. Une terre haute en bord de mer apparaît pour la première fois à nos navigateurs (Navesink Highlands). Verrazano la nomme colline de Saint Pol en hommage au général qui avait repoussé les Anglais devant Paris au mois de décembre précédent.

Carte de la découverte de la côte atlantique des Etats-Unis en 1524, avec tracé en pointillé de la route suivie par la Dauphine, mention d'une mystérieuse Mer Orientale (passage en mer libre recherché pour atteindre l'Océan Pacifique), de l'Arcadie (devenue Acadie) et de la Francescane (devenue Nouvelle France).Toponymie choisie par Verrazano. Croquis extrait du livre de Jacques Habert : Verrazane. Quand New York s'appelait Angoulême. Perrin. Paris 1993 ©

La découverte du futur port de New York

A la mi-avril, le jour exact n'est pas précisé dans le rapport, par temps couvert, la Dauphine s'engage, entre deux collines, dans une passe étroite (les Narrows) aboutissant à une profonde embouchure de rivière (actuelle Hudson River). La sonde indique une bonne hauteur d'eau ce qui fait écrire à Verrazano que cet abri pourrait recevoir un grand nombre de navires de toutes dimensions à pleine charge. Il s'agit du premier véritable port maritime naturel découvert par les Français sur la côte Est d'Amérique du Nord. Le temps est menaçant et le capitaine hésite à s'engager plus avant dans la baie, préférant jeter l'ancre en un lieu abrité à l'entrée, probablement sur le rivage de l'actuel Brooklyn avance Jacques Habert. Une chaloupe est mise à l'eau pour remonter la passe. Jean Verrazano est à bord avec vingt hommes d'équipage. Il écrit dans son rapport : "Nous pénétrâmes dans le pays. Nous le trouvâmes fort peuplé. Les gens étaient vêtus de plumes d'oiseaux de couleurs variées. Ils venaient à nous gaiement, en poussant de grands cris d'admiration et en nous montrant l'endroit le plus sûr pour aborder. Nous remontâmes la rivière (le chenal) jusqu'à une demie lieue à l'intérieur des terres. Là nous vîmes qu'elle formait un très beau lac d'environ trois lieues de tour. Sur ce lac allaient et venaient sans cesse de tous côtés une trentaine de petites barques montées par une foule de gens passant des deux rives pour nous voir". Verrazano venait de découvrir le port qui deviendra New York. et que pour l'heure, il baptise Terre d'Angoulême en hommage à François 1er. Il nomme la baie Sainte Marguerite du nom Marguerite d'Angoulême, la sœur du Roi. La grande rivière se jetant dans la baie ne reçoit pas de nom particulier et sur les cartes établies après cette reconnaissance notamment en 1529 par son frère Girolimo Verrazano, elle figure sous le nom de rivière Grande dans le pays de Nova Gallia. Le mauvais temps empêcha les Normands de rester plus longtemps, ce qu'il aurait aimé pouvoir faire : "Nous quittâmes cette terre à regret, en raison de ses avantages et de sa beauté."

Comme ils le feront plus tard pour Clipperton découverte en 1711 sous le nom d'île de la Passion par le navigateur havrais Michel Dubocage, les Anglais passés maîtres dans l'art de récupérer à leur compte les découvertes françaises en changeaient les noms sur leurs routiers et leurs cartes marines. Ainsi en advint-il de la reconnaissance de la Terre d'Angoulesme par Verrazano en 1524 après que le navigateur anglais John Smith ait visité la Virginie en 1607 et que Hudson entra à son tour dans la Baie du futur New York où il donna son nom à le rivière Grande. Ainsi la ruse de François 1er pour contourner le traité de Tordesillas se retourna-t-elle contre lui en Amérique du Nord. Il avait déclaré, rappelons le, qu'il ne suffisait pas d'avoir découvert une terre nouvelle pour en être propriétaire mais qu'il fallait y maintenir une présence pour en garantir la souveraineté, ce qu'il ne fit pas, trop occupé à guerroyer en Europe et à chasser divers gibiers.

Les pélerins du Mayflower débarqués au Cap Cod, (ex Cap Blanc de Champlain) Baie de Plymouth dans le Maine en novembre ou décembre 1620 (les sources varient). Anglais calvinistes puritains chassés par les persécutions de Jacques 1er, ces premiers colons américains survivront grâce à la pêche et à la culture du maïs que leur enseignent les Iroquois. Historia Nostra. Internet. Cliquer pour agrandir l'image.

Vers la Terre aux Bretons, le retour en France, le bilan

Navigant ensuite vers le nord-est après avoir quitté le havre d'Angoulême, le long d'une côte que l'on baptise Flora, la Dauphine atteint une île de forme triangulaire que Verrazano compare à Rhodes et qu'il dédie à la mère de François 1er, Louise de Savoie. Reprenant la comparaison initiale de Verrazano, les Anglais en feront Rhodes Island. Ce serait un des rares toponymes datant de ce voyage de découverte en 1524 qui aurait perduré sur cette côte Est des actuels Etats-Unis, l'Acadie se trouvant au Canada. Le 22 avril on pénètre dans un autre très beau port susceptible également d'abriter une importante flotte que l'on baptise Le Refuge et qui deviendra Newport. L'équipage y passe deux semaines en compagnie, écrit Charles André Julien "de sauvages qui rivalisèrent, les femmes de curiosité, les hommes de générosités mais aussi de jalousie." Cette terre note Verrazano dans son rapport est située sur le parallèle de Rome. Ce détail prouve ses connaissances scientifiques approfondies car effectivement l'actuelle ville de Providence, capitale du Rhodes Island est située par 41° 50' de latitude Nord, Rome étant par 41° 54', soit une approximation de 4 milles marins ou 7, 4 kilomètres, à l'échelle du globe terrestre c'est insignifiant. En humaniste de la Renaissance Verrazano fait une description respectueuse des Amérindiens de cette région. Dans ce Havre du Refuge découvert par les Français, Jacques Habert rappelle que 256 ans plus tard, pendant la guerre d'indépendance américaine, l'armée française du comte de Rochambeau y débarqua pour participer et remporter la victoire à Yorktown.

Le 6 mai, la Dauphine quitte Le Refuge, poursuit sa progression vers le nord-est sans jamais perdre la côte de vue. Un promontoire élevé est baptisé Pallavacino du nom d'un fidèle capitaine de François 1er mort à Pavie. En 1604, lors de son second voyage au Canada, Champlain renommera ce point remarquable Cap Blanc. De leur côté les Anglais le porteront sur leurs cartes sous le nom qu'il a conservé depuis : le Cap Cod (Cap de la Morue). C'est à cet endroit qu'en 1620, le Mayflower débarqua ses "Pèlerins". A la mi-mai la sixième escale s'effectue à Casco Baty près de Portland (noms actuels). L'accueil n'est pas aussi cordial que les fois précédentes. Les Indiens qui portaient des pendants d'oreilles en cuivre prouvant que la région possédait des mines se montrent agressifs, aussi cette région (actuel Maine) est elle nommée Terres des Mauvaises Gens sur la carte de 1529. Jean Verrazano pense que ces Indiens avaient déjà eu des contacts avec d'autres Européens, probablement des Portugais qui ne laissaient pas de bons souvenirs de leurs passages. Ce qui ne l'empêche pas d'opérer une excursion au cours de laquelle il découvre et décrit la patate douce de couleur rosée du New Hampshire.

La Dauphine, poursuivant son  exploration,  s'engage  dans  un dédale d'îles aux passes et ports excellents qui font penser à la Mer Adriatique. Les trois plus grandes îles dans l'actuelle Baie de Penobscot sont baptisées les Trois Filles de Navarre. On remonte jusqu'à un îlot proche de l'île Sainte Croix où Champlain et Dugua de Mons tenteront de fonder un établissement français en 1604. Verrazano avait atteint la Baie Française devenue Baie de Fundy mais il ne s'y engage pas. Déçu de ne pas trouver ce fameux passage vers la Chine, rencontrant des tribus indiennes devenues hostiles avec lesquelles il ne veut pas engager de combats, en but probablement à des dissensions internes à bord du navire parti de France depuis cinq mois, et surtout à bout de vivres notamment de boissons, la Dauphine effectue une dernière escale à la Terre aux Bretons pour se ravitailler en eau douce et en bois pour la cuisine. Le 28 mai 1524 après avoir reconnu près de  4 000 kilomètres de côtes américaines, Verrazano décide de rentrer en France par la route en droiture bien connue des terre-neuvas Bretons et Normands qui naviguaient alors en latitude en suivant le 50e parallèle Nord. Le 8 juillet suivant, soit après une longue traversée de 41 jours au cours de laquelle Jean Verrazano termine son rapport, la Dauphine arrive à Dieppe d'où le compte rendu du voyage sont aussitôt envoyé à François 1er.

Charles André Julien fournit un bilan mitigé de cette expédition de Verrazano qui avait parcouru 700 lieues marines d'une terre inconnue baptisée Francescane en hommage à François 1er . Il avait établi la jonction entre les terres découvertes par les Espagnols au Sud et les Portugais au Nord. Il ramenait la perspective de trouver des richesses, de l'or notamment dont le sol en avait la couleur, du cuivre, des drogues, des liqueurs aromatiques, mais il n'avait pas trouvé le fameux détroit débouchant sur l'Océan Pacifique et ne paraissait plus convaincu de son existence. Les financiers lyonnais firent grise mine. Commercialement parlant, l'expédition était un échec. Mais du point de vue géographique, Verrazano rapportait d'importants résultats et c'est probablement ce qui l'intéressait le plus. Il affirmait sans ambiguïté qu'il s'était trouvé en présence d'une terre ignorée des anciens : "Un autre monde, plus grand que notre Europe, que l'Afrique et presque que l'Asie. Cette terre ou Nouveau Monde forme un tout. Ce continent s'étendrait donc entre la Mer Orientale (Océan Atlantique) et la Mer Occidentale (Pacifique) contrairement à l'opinion d'Aristote". Jean Verrazano n'a pas redécouvert l'Amérique 32 ans après Colomb, il a apporté la démonstration que ces terres neuves était bien un nouveau continent. Pour les Havrais, il est surtout le découvreur de New York et ce n'est pas rien.

Le voyage imprévu de Verrazano à Sumatra, sa mort au Brésil

Verrazano pensait pouvoir obtenir une audience auprès de François 1er et lui faire part de ses projets concernant ses découvertes mais le Roi avait d'autres préoccupations plus urgentes. Le connétable de Bourbon venant d'envahir la Provence, était à Aix et menaçait Marseille. On connaît la suite de l'histoire : désastre de Pavie le 26 février 1525 et captivité du Roi. Verrazano avait perdu son meilleur soutien. Il s'adresse alors à l'amiral Chabot et à Jean Ango toujours preneurs de bonnes affaires. Une société en commandite est constituée en avril 1526 pour armer trois navires "qui feraient le voyage des épiceries aux Indes occidentales".  Chabot  fournissait  deux  galions  qui  étaient  au  Havre et 4 000 livres, Ango une nef ancrée à Dieppe et 2 000 livres, tous les deux se réservant le quart du bénéfice sur les marchandises et Chabot un supplément d'un dixième sur les prises. Par ailleurs Jean Verrazano avait le soutien des négociants Rucellai de Rouen.

L'expédition appareille d'Honfleur le 15 juin 1526 écrit Jacques Habert en direction cette fois l'Amérique du Sud. Son frère Jérôme, le cartographe, auteur de la carte de 1529, est du voyage. En réalité, ils avaient l'intention d'atteindre les Indes Orientales par la route de l'Ouest dite route des Espagnols. Fin août la flottille est sur la côte du Brésil où une escale de rafraîchissement pour les vivres et le bois pour la cuisine  est nécessaire. En octobre, elle atteint le Rio de la Plata et en décembre, s'engage dans le détroit de Magellan que les navigateurs de l'époque appelaient la "Bouche du Dragon". Les vents violents les refoulent du goulet dont ils sont littéralement recrachés. Puisque la route des Espagnols lui est interdite par les éléments, Jean Verrazano décide alors d'emprunter celle des Portugais par le Cap de Bonne Espérance et l'Océan Indien. Ce n'était pas prévu dans le contrat d'engagement des équipages, d'où une première mutinerie à bord de l'un des navires. Naviguant trop au Sud on rate Madagascar et après de longues semaines d'errance, cap au Nord-Est, ignorant tout du régime des moussons, la flottille arrive à Sumatra en Indonésie au cours de l'été 1527 soit moins de 2 ans avant le Sacre et la Pensée des frères Parmentier de Dieppe.

Mal reçu à Achem (Atjeh) où des marins français sont tués par les indigènes, Verrazano abandonne son projet et décide de rentrer en France. Au passage, il atteint les Maldives puis l'île Saint-Laurent (Madagascar) où ses hommes seraient les premiers Français à avoir abordé. Vers la fin de l'année 1527, deux navires font naufrage sur un banc de sable au Nord de l'île en repartant. Ce voyage est décidément un fiasco total. Sur une mauvaise chaloupe, les naufragés parviennent à gagner la côte du Mozambique où ils sont capturés par les Portugais. Avec leur navire rescapé du désastre les deux frères Verrazano font alors voile vers le Brésil ; ils espèrent pouvoir y trouver un chargement de retour afin de couvrir une partie des dépenses de cette périlleuse expédition. Ce grand voyage qui dura 15 mois n'en représentait pas moins pour l'époque, un grand exploit maritime qui contribua à asseoir la réputation du grand navigateur Jean Verrazano.

Entrepris au nom de la liberté du commerce et du principe que les Brésiliens pouvaient vendre leurs produits à qui ils voulaient et pas seulement à leurs maîtres Portugais, une nouvelle expédition est montée avec 5 navires cette fois pour aller fonder un comptoir français au Brésil, 27 ans avant l'entreprise de Villegagnon et poursuivre les explorations au Nouveau Monde. Le départ est prévu au printemps 1528 de Fécamp. Jean Verrazano est embarqué sur la Flamengue. Ce sera son dernier voyage au cours duquel il va trouver une fin tragique, dévoré par les cannibales sous les yeux de son frère.

 

 

 

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