Entrée du Havre-de-Grâce au XVIIe siècle. Dessin de Louis Lebreton. DP.

LE VOYAGE DE CHAMPLAIN EN ACADIE 1604-1607

Précisions sur la plaque de la Lieutenance à Honfleur

Les travaux récents d'historiens, notamment Champlain, la naissance de l'Amérique française coédité par Septentrion et  Nouveau Monde en 2004, sous la direction de Raymonde Litalien et de Denis Vaugeois fournissent une chronologie plus approfondie des départs de Champlain de France pour le Canada¹. S'il est parti effectivement huit fois de Honfleur, le premier départ de ce port a eu lieu  le 15 mars 1603 (et non en avril comme gravé sur la plaque de la Lieutenance) mais avec une brève relâche en rade du Havre-de-Grâce en attente des vents favorables (le retour de ce premier voyage a eu lieu au Havre le 20 septembre 1603). Tous les départs s'effectuaient en fin d'hiver ou au printemps de façon à avoir le temps d'installer la base à terre (l'habitation) avant les premières neiges. (Au 4e voyage, parti d'Honfleur le 7 mars 1610, Champlain est tombé malade en Manche et a dû revenir au Havre pour se faire soigner. Il est reparti d'Honfleur le 18 avril suivant). Par ailleurs la plaque omet  le 9e  départ en mai 1618 de Honfleur. Les trois autres appareillages ont eu lieu des ports suivants :  Le Havre le 7 avril 1604 ( 2e voyage) Dieppe le 15 avril 1626 (11e  voyage) Rouen le 23 mars 1633 (12e et dernier voyage sans retour). Quoiqu'il en soit la Normandie  est bien la base française des expéditions de Champlain fondateur de Québec et père de l'ex-Nouvelle France  Outre-Atlantique. Ce savant navigateur, né au siècle précédant celui des Lumières, pourrait aujourd'hui être considéré comme le symbole fédérateur de la réunification normande et le "parrain" d'un grand complexe portuaire public fusionnant les ports du Havre, de Rouen et de Honfleur capable de lutter à armes égales avec ses concurrents nord européens : Anvers et Rotterdam.

Ces travaux récents recadrent des dates de départ parfois imprécises relevées chez certains auteurs anciens. Ainsi l'Abbé Prévost dans son Histoire générale des voyages fait partir Champlain du Havre au 2e voyage  le 7 mars 1604,  soit un mois trop tôt, comme Marcel Trudel dans son Histoire de la Nouvelle France citant Marc Lescarbot ou Borély dans son Histoire de la Ville du Havre et de son ancien gouvernement et encore  le Dictionnaire biographique du Canada.                                                             

1 - Voir aussi De la Seine au Saint Laurent avec Champlain Actes du colloque organisé en 2004 par l'Université du Havre et le Centre Havrais de Recherche Historique,  publiés par L'Harmattan en 2005.

 

 

 

Providence des historiens, Champlain a laissé beaucoup d'écrits, entre autres Les voyages du sieur de Champlain, xaintongeois, capitaine ordinaire pour le roy, en la Marine, ou Journal très fidèle des observations faites aux découvertures de la Nouvelle France publié à Paris en 1613 par Jean Berjon et Les voyages de la Nouvelle France Occidentale dite Canada faits par le SChamplain, Saintongeois, Capitaine pour le Roy en la Marine du Ponant & toutes les découvertes qu'il a faites en ce pays depuis l'an 1603, jusque l'an 1629 suivis du Traité de la Marine et du devoir d'un bon marinier, le tout dédicacé à Richelieu, Surintendant Général du Commerce et de la Navigation, publié à Paris chez Claude Collet en 1632, ouvrages consultables aujourd'hui sur Internet (BNF-Gallica) sources de ces pages.  

Dans la préface du deuxième ouvrage, Champlain,  enthousiaste, présente un aspect idyllique de la Nouvelle France à la belle saison. Selon lui, il s'agit d'un nouveau monde présentant des commodités sur les rivages du Saint Laurent, terres fertiles pour toutes sortes de grains, des pâturage en abondance, la communication des grandes rivières et lacs qui sont comme des mers traversant les contrées et qui rendent une grande facilité à toutes les découvertes dans le profond des terres d'où on pourrait aller aux mers de l'Occident, de l'Orient, du Septentrion & s'étendre jusqu'au Midy. Ainsi, comme déjà évoqué au chapitre Premiers échanges sur ce site, Champlain poursuit le vieux rêve de Verrazano : trouver un passage au nord du continent américain pour atteindre plus rapidement l'Océan Pacifique, l'Inde et la Chine, tentative renouvelée entre autres par Alphonse natif de Saintonge en 1541, Martin Forbicher en 1576-1578,  John Davis découvreur en 1585 du détroit qui porte son nom et inventeur d'un instrument nautique pour le calcul de la latitude : le quartier de Davis. Champlain rappelle qu'après les Bretons et les Normands  venus pêcher la morue sur les bancs de Terre-Neuve dès 1504, Verrazano, envoyé par François 1er en 1524 avait, le premier  reconnu ces contrées  entre la Floride et Terre-Neuve qu'il nomma la Nouvelle France. Le malouin Jacques Cartier  reconnut le Golfe du Saint Laurent en 1534.

Tirant les leçons des tentatives antérieures, en ce sens Champlain fait œuvre d'historien, il se livre à une longue analyse  des causes d'échec de Ribault et Laudonnière en Floride qui négligèrent de faire cultiver les légumes de subsistance par les colons. Il donne la recette pour établir des comptoirs de commerce sur ces terres neuves : d'abord faire venir des laboureurs de France afin de ne pas dépendre des Amérindiens sédentaires établis dans des enclos entourés de palissades ou errants vivant de chasse et de pêche ; ensuite nouer des relations  commerciales avec eux notamment pour la traite des fourrures. 

Au cours de l'été 1601, de retour d'un voyage aux Indes Occidentales, Champlain avait été sollicité par le gouverneur de Dieppe Aymar de Chastes, titulaire du monopole du commerce en Nouvelle France, d'où cette première campagne de reconnaissance du Saint Laurent en 1603 par Champlain embarqué sur la Bonne Renommée partie d'Honfleur le 15 mars. De retour au Havre-de-Grâce  le 20 septembre suivant, ratant de peu Henri IV  en visite officielle du 11 au 13, Champlain va lui présenter à Paris sa première carte du Canada  obtenant le titre de géographe royal. Puis il fait publier à Paris en novembre 1603 par C. de Monstr'oeil, la relation de ce voyage  sous le nom Des sauvages, ou Voyage de Samuel Champlain, de Brouage, fait en la France nouvelle l'an mil six cens trois.

En avril 2004, à l'occasion du 4e centenaire du départ de Champlain du Havre, un colloque organisé par le Centre Havrais de Recherche Historique, l'Université du Havre et les Amitiés Acadiennes a initié la pose d'une plaque commémorative au Havre, à l'entrée du bassin du Roi sur le mur Nord-Ouest de l'ex-poste de commande de la porte d'écluse, en présence de Monsieur l'Ambassadeur du Canada en France. La date du 7 avril mentionnée dans le récit de Champlain lui-même a été retenue comme étant la plus fiable. Cette première tentative d'établissement français en Nouvelle France s'est soldée par un échec. Le premier établissement français durable sera fondé par Champlain à Québec en 1608, Dugua de Mons ne participant pas à l'expédition cette année là. Photo Claude Briot 2008.

Le voyage de 1604-1607 au départ du Havre

Selon Borély, la commission délivrée à Pierre Dugua de Mons et ses compagnons constitue une compagnie d'exploration et de commerce à laquelle sont intéressées plusieurs maisons du Havre armant pour la pêche de la morue sur les Bancs de Terre-Neuve. Les produits importés de Nouvelle France seront réservés à leur négoce, en contrepartie ces dernières expédieront les approvisionnements et les renforts dont la colonie aura besoin. Ce programme rencontre cependant une première difficulté  : le Sieur de Mons, comme l'appelle Champlain, est calviniste et le Parlement de Rouen, craint la fondation d'une colonie protestante dotée d'un privilège exclusif en Nouvelle France, il met des bâtons dans les roues en refusant d'enregistrer la commission. Les premiers ballots de fourrures arrivés au Havre seront saisis comme marchandises étrangères prohibées. Il faudra l'intervention d'Henri IV  auprès de la Cour des Aides et des Officiers de l'Amirauté pour régler ce litige.

Le journal de Champlain concernant ce voyage de 1604 débute ainsi : "Le Sieur de Mons, en vertu de sa commission, ayant par tous les ports et havres de ce Royaume fait publier les défenses de la traite de pelleterie à lui accordée par Sa Majesté, amassa environ 120 artisans, qu'il fit embarquer en deux vaisseaux : l'un du port de 120 tonneaux, dans lequel commandait le Sieur de Pont-gravé et l'autre de 150 où il (se) mit avec plusieurs gentilshommes. Le septième d'Avril mil six cents quatre, nous partîmes du Havre de Grâce et Pont-gravé le 10 qui avait rendez-vous à Canceau à 20 lieues du Cap Breton. Mais comme nous fumes en pleine mer le Sieur de Mons changea d'avis et prit sa route vers le port au Mouton à cause qu'il est plus au midy".

Des questions se posent après ce préambule. Champlain n'indique pas le nom des navires, celui sur lequel il est embarqué, ne donne aucun renseignement sur ces bâtiments, ni quel est son rôle exact à bord ? Il convient de s'adresser à d'autres sources pour l'apprendre. Selon La France d'Amérique, voyages de Samuel Champlain 1604-1629 présentés par Jean Glénisson dans la collection Voyages et découvertes dirigée par Michel Mollat du Jourdin (Imprimerie Nationale. Paris 1994), les deux navires auraient  quitté Le Havre le 10 avril 1604, Du Pontgravé à bord de la Bonne Renommée, le Sieur de Mons sur le Don de Dieu en compagnie de Champlain lequel n'occupait aucune fonction officielle à bord. Henri IV lui avait demandé d'observer tout ce qu'il découvrirait pendant le voyage et d'en faire un fidèle rapport. Cette mission  lui conférait un statut particulier qui ne le plaçait pas sous les ordres de Dugua de Mons, le financier de l'expédition, mais ce dernier avait autorité sur le reste de l'équipage et sur les artisans engagés au frais de la compagnie. Marc Lescarbot, historien de la Nouvelle France écrit que le capitaine du Don de Dieu était un certain Timothée du Havre-de-Grâce, Morel, un capitaine d'Honfleur commandait la Bonne Renommée.

Réplique du Don de Dieu réalisée en 1908 pour le tricentenaire de la fondation de Québec. Archives Nationales du Canada. Internet.

Le Don de Dieu : roberge normande ?

 À défaut de renseignements précis, sur les caractéristiques du navire fournis par les écrits de Champlain, on en est réduit à des déductions à partir de l'iconographie de l'époque, comme l'a fait Michel Daeffler pour sa communication Le peintre et l'archéologue : reconstitution d'un navire marchand du début du XII e siècle aucolloque du Havre en avril 2004 : De la Seine au Saint Laurent avec Champlain. On connait cependant la jauge du Don de Dieu  150 tonneaux, ce qui est déjà une belle barque. Un dessin de Champlain sur sa carte de la Nouvelle France en 1613 nous montre un trois-mâts barque avec le mât arrière, l'artimon, gréé d'une voile latine au lieu de la brigantine trapézoïdale. Deux étages de voiles aux deux phares carrés ; les vergues des voiles majeures, misaine et grand voile, fixées très haut sur les mâts et surmontées d'un petit et grand hunier. Un nid de pie ou vigie d'observation juché entre les deux. Le beaupré ou mâtereau d'étrave est un mât de civadière avec une petite vergue à son extrémité.

La réplique réalisée en 1908 par les Canadiens pour la commémoration du troisième centenaire de la fondation de Québec par Champlain montre bien qu'il ne s'agit pas d'un navire de guerre car la coque est dépourvue de batteries de canons.   La dunette ou aménagements à l'arrière est imposante comme sur les galions. Il y avait près de 100 personnes à loger avec tout le matériel nécessaire à l'établissement d'une colonie. Mais est-ce le galion de commerce du XVIIe siècle ? Sur ce dernier armant souvent en corsaire, il y avait une batterie de canons sous les porte-haubans, ce qui n'est pas le cas ici car ces derniers sont situés très bas, presqu'à la ligne de flottaison.

Selon Charles Bréard, au XVIe siècle, Honfleur construisait essentiellement des heux, et des roberges. Les heux étant des petits bâtiments de rade et de rivière à un seul mât, reste la roberge. Toujours selon ce même historien, en 1576, la roberge normande de 80 tonneaux avait 45 pieds de quille (13,72 m), 18 pieds de large (5,49 m), 11 pieds de creux (3,35 m) soit la profondeur depuis le pont supérieur jusqu'à fond de la cale. Il précise par ailleurs, qu'au XVIIe siècle, la roberge était devenue un navire à voiles de 120 à 200 tonneaux pouvant encore armer des avirons (dans les calmes plats ou les manœuvres de port). À partir de ces données on peut avancer l'hypothèse que le Don de Dieu était une roberge normande de 25 à 30 mètres  de quille soit environ 40 mètres de l'avant à l'arrière, sans compter le mât de beaupré et compte tenu de la forte quête ou inclinaison du tableau arrière richement décoré et de l'étrave à l'avant portant très probablement une figure de proue.

En rouge : tracé du voyage et des explorations de Champlain de 1604 à 1607 au départ du Havre.
Extrait de La France d'Amérique Imprimerie Nationale.

L'arrivée au Cap de La Hève (ou La Haive) en Acadie

En prévision de l'hivernage, Dugua de Mons  avait décidé d'aller explorer et s'établir sur la côte atlantique au sud-ouest de l'Acadie où il pensait trouver un climat plus favorable que sur les bords du Saint Laurent. Champlain   ne semblait pas être de cet avis. Il avait séjourné à Tadoussac au cours du voyage de 1603 et pensait que l'avenir d'une implantation française en Nouvelle France  se situait sur le Saint Laurent, voie fluviale d'accès aux grands lacs intérieurs et peut-être à l'Océan Pacifique.

Pas un mot dans le journal de Champlain sur la traversée de l'Océan Atlantique qui apparemment n'a pas posé de problème significatif, on ne s'attardait pas sur la routine. Les faits dignes d'être notés commencent à l'atterrissage sur les côtes de la Nouvelle France. Après 22 jours de mer, le 1er mai 1604, le Don de Dieu est en vue de l'ile de Sable située à 90 milles environ au sud-est de Canso, lieu du rendez-vous prévu avec la Bonne Renommée qui portait l'essentiel du ravitaillement non périssable (farine, féculents, viandes salées, morue salée, fruits secs, huile....) L'erreur sur l'estime des pilotes hauturiers embarqués est de 120 milles (222 km). Ces derniers utilisaient encore le renard de navigation, instrument empirique  mémorisant la route parcourue à chaque quart de 4 heures, source d'erreur que le savant navigateur havrais d'Après de Mannevillette fera supprimer au milieu du siècle suivant.  

En bon observateur Champlain décrit cette île de Sable fort sablonneuse comme son nom l'indique, avec des taillis abritant des renards noirs  et des herbages ou paissent des bovins.  Les loups marins et les morues abondent autour de l'île.  On ne s'y attarde pas car Champlain écrit : le 8, du même mois (mai 1604)  nous eûmes connaissance du cap de la Hève (textuellement dans le journal), à l'est duquel il y a une Baie (formée par l'embouchure de la rivière La Hève) où sont plusieurs îles couvertes de sapins et à la grande terre de chênes, ormeaux et bouleaux. Le géographe royal est aussi hydrographe, sur la carte de Port la Hève jointe à son journal, figurent des sondes ou profondeur d'eau ; elles sont exprimées en brasses de 1,62 m. Aujourd'hui cet endroit se nomme La Have.

Champlain explore et cartographie les côtes sud de l'Acadie

 Faisant route en direction du Sud-Ouest, le 12 mai 1604 le Don de Dieu entre dans un port situé à 15 milles de La Hève où il surprend un navire français commandé un capitaine du Havre  (Fouques ?) surnommé Rossignol en opération clandestine de traite de fourrures. Cet endroit est baptisé Port Rossignol (aujourd'hui Liverpool). Le lendemain, un autre port situé à 21 milles plus sud est visité. Champlain le décrit comme très beau, avec deux petites rivières s'y déversant. Taillis et bruyères poussent sur un terrain pierreux où gambadent des lapins. Il y a des étangs attirant quantité de gibier. Autant de bonnes raisons pour débarquer et se refaire une santé avec des vivres fraîches. Aussitôt que nous fumes désembarqués, chacun commença à faire des cabanes selon sa fantaisie, sur une pointe à l'entrée du port auprès de deux étangs d'eau douce. Cet endroit est nommé Port  au Mouton (appelé aujourd'hui encore Port Mouton) parce que, selon Lescarbot, un mouton tombé à l'eau, fut recupéré par l'équipage et mangé aussitôt.

Dugua de Mons  fait  envoyer une chaloupe avec deux hommes à la recherche de la Bonne Renommée laquelle avait aussi le matériel pour l'hivernage à son bord. À Canso, plus au nord, Dupont-Gravé avait saisi des capitaines basques se livrant également à la traite clandestine des fourrures. De Port au Mouton, Champlain et 11 hommes partent le 19 mai dans une barque de 8 tonneaux pour  explorer la côte acadienne où ils laisseront des traces  de leur passage en baptisant  les endroits visités : Cap Nègre à cause d'un rocher qui en a la ressemblance, Baie de Sable (maintenant Barrington) où les vaisseaux peuvent mouiller sans aucune crainte de danger, Cap de Sable fort dangereux, pour certains rochers et batteures (brisants?) qui jettent presque une lieue (3 milles) à la mer, l'île aux Cormorans à cause de la quantité de ces oiseaux qui y ont trouvé refuge. Champlain fait remplir une pleine barrique d'œufs de ces volatiles. Puis après avoir fait route à l'ouest pendant 18 milles, il traverse une baie qu'il nomme Baie Courante (aujourd'hui Baie de Towsend)  en observant  qu'elle est parsemée d'îles très dangereuses à aborder à cause des rochers à fleur d'eau et des courants de marées très violents.

Plus au sud, des îles que Champlain baptise iles aux Loups marins constituent une véritable réserve ornithologique : cormorans, canards des trois sortes, oies, outardes, perroquets de mer, bécassines, vautours et autres oiseaux de proie, mauves (variété de mouette) alouettes de mer de deux ou trois espèces, hérons, goélands, courlis, pies de mer, corbeaux, grues... et autres sortes que je ne connais pas. Après avoir chassé sur ces îles giboyeuses, on fait route au nord-ouest pendant 15 à 18 milles, pour aborder une crique abritée par une digue naturelle ; au fond de ce havre coule une petite rivière bordée de vertes prairies. Champlain nomme cet endroit Cap Fourchu. Ce port assèche à marée basse et il ne s'y attarde pas mais signale en partant que la pêche de la morue devrait être bonne. Remontant au nord le long de la côte pendant 30 à 36 milles, il observe de très belles plages, quantités d'anses, de terres cultivables, d'arbres non résineux, mais pas de port pour les grands navires.

S'étant écarté de la côte jugée très saine pour la navigation dans ces parages, apparaît une île toute en longueur nommée île Longue, s'étendant du sud-ouest au nord-est, à l'entrée d'une profonde baie que Dugua de Mons nommera un peu plus tard Baie Française mais qui sera rebaptisée Baie de Fundy par les Anglais.  Champlain signale qu'à cet endroit coulent de grandes marées. Les marées de la Baie de Fundy peuvent atteindre en effet une vingtaine de mètres d'amplitude soit la différence de hauteur d'eau entre la basse mer et la pleine mer. S'engageant dans un détroit  au sud de l'île Longue,  il finit par trouver une anse où les navires peuvent jeter l'ancre par fond de vase en toute sûreté. Le mouillage est abrité par de hauts rochers. En ce lieu il y a une mine d'argent très bonne selon le rapport du mineur maitre Simon qui était avec moi. Un peu plus loin, un autre port capable de recevoir des navires de 100 tonneaux  recèle une mine de fer  avec un rendement de 50%. Tirant trois lieues (9 milles) plus outre au nordest, nous vîmes une autre mine de fer assez bonne, proche de laquelle il y a une rivière environnée de belles et agréables prairies.

 
 

 

 

 

 

Détails de la pointe sud de la Péninsule d'Acadie explorée et cartographiée par Champlain lors de son voyage de 1604. Y figurent : le Cap Nègre, le Cap de Sable (confondu par certains auteurs anciens avec l'île de Sable), l'île aux Loups marins, la Baie Courante, le Cap Fourchu, la Baie de Sable et Sainte Marguerite. Extrait de la carte de Champlain de 1607. Bnf Gallica.

Port La Haive en Acadie (orthographié La Hève dans le journal de Champlain parce que l'expédition était partie du Havre. Ce dessin non signé correspond à la partie droite du plan de Champlain. Plus de deux navires pouvaient y tenir en tous temps et à toutes heures de marées. Le navire entrant au premier plan (milieu), est du même type que le Don de Dieu. Carte extraite de Voies Océanes de Mireille Pastoureau. Bnf 1992.

Champlain signale que toute cette côte des mines est bordée de terres assez hautes et découpées, avec des caps arrondis avançant dans la mer. Presqu'au au fond de la baie baptisée Sainte Marie qui peut avoir 18 milles de profondeur depuis l'île Longue, se trouve un bon port avec 2,40 m d'eau  dans la passe d'entrée à  marée basse, puis 4,90 m à l'intérieur, le double à marée haute. Comme c'était le 10 juin, jour de la Sainte Marguerite, il baptise l'endroit Port Sainte Marguerite, pratique courante chez les découvreurs de terres nouvelles au nom de sa Majesté catholique, apostolique et romaine. Procédant à des observations astronomiques avec son astrolabe, il trouve ce port par 45°30' nord et  avec le compas magnétique (la boussole marine) 17° 16' de déclinaison de la guide-aymant. Avant le calcul de la longitude en mer par la méthode des distances lunaires et la généralisation des chronomètres garde-temps (montres marines) une méthode empirique consistait à utiliser la déclinaison du compas, variable selon la position sur la sphère terrestre ; des courbes d'égales déclinaisons magnétiques tracées sur un planisphère permettaient de se situer en longitude de façon approximative. En relevant les coordonnées géographiques actuelles de Port Sainte Marguerite (devenu Weymouth) on peut mesurer l'approximation du calcul de la longitude en mer au temps de Champlain qui situe ce port par 314° (la longitude était alors comptée de 0 à 360° vers l'Est à partir du méridien de référence) ce qui donne 46° Ouest du méridien de l'île de Fer (Hierro aux îles Canaries) où la déclinaison magnétique est égale à zéro, méridien de référence à l'époque, ce qui correspond à 62° Ouest de Paris. Weymouth se trouve par 68° 30 à l'Ouest de Paris soit une différence de longitude de 6° 30' ou 390 milles marins (758 km) par rapport à la carte de Champlain de 1607.

 Un peu avant la mi-juin, après trois semaines d'exploration de la partie sud de la Péninsule d'Acadie, Champlain, de retour à Port au Mouton où de Mons commençait à s'inquiéter, rend compte de ses découvertes et recommande le site de la Baie Sainte Marie lieu qu'avions reconnu propre pour notre vaisseau. attendant que nous en eussions trouvé un autre plus commode pour notre demeure. Son conseil est suivi  puisque le lendemain même le Don de Dieu quitte Port au Mouton. Deux jours après l'arrivée à la Baie Sainte Marie, Champlain raconte dans son journal qu'un de leur prêtre nommé messire Aubry, de la ville de Paris, s'égare pendant 17 jours dans un bois en allant chercher son épée qu'il avait oubliée. Se nourrissant de plantes et de baies sauvages, il est finalement découvert à bout de force et sauvé par une des chaloupes partie à la pêche.

Carte de la Nouvelle France dressée par Champlain en 1607 du Cap Blanc (Cap Cod ou Cap des Morues) au Sud-Ouest jusqu'au fond de la Baie de Fundy au Nord-Est avec la partie Sud de la péninsule acadienne dans le coin supérieur droit. Le cartouche dessiné dans la partie droite en bas indique que cette carte a été établie selon le vrai méridien avec la déclinaison du compas magnétique relevée à plusieurs endroits. Bnf-Gallica.

Exploration de la Baie Française (aujourd'hui Baie de Fundy)  reconnaissance de Port Royal (Annapolis Royal) et de l'île Sainte Croix (Dochet Island)

N'ayant pas trouvé l'endroit idéal pour bâtir un fort dans la Baie Sainte Marie, Dugua de Mons et Champlain espèrent le découvrir dans la Baie Française. Le 16 juin 1604, ils partent en barque avec quelques hommes, laissant le Don de Dieu  au mouillage de Sainte Marie, franchissent le détroit de l'île Longue, remontent au nord-est pendant 18 milles et trouvent une rade avec fond de sable et 6 à 11 mètres d'eau. Poursuivant 6 milles aux mêmes amures, apparaît alors le plus beau port jamais vu sur toutes ces côtes d'Acadie, selon Champlain où il pourrait tenir deux milles vaisseaux en sureté. L'entrée est large de huit cents pas ; puis on entre dans un port qui a deux lieux de long & une lieue de large, que j'ai nommé Port Royal (aujourd'hui Annapolis Royal). Mais il n'y a pas de mine de cuivre à exploiter. On ne s'y attarde pas et on poursuit l'exploration de la Baie Française. Continuant de remonter au fond de celle-ci jusqu'à un promontoire baptisé Cap des deux Baies (Cap Chignitou) et une île nommée l'île Haute (Hight Island, Minas Channel, Bay of Fundy) sur laquelle se trouvent une mine de cuivre, un étang d'eau salé, de beaux arbres et une source d'eau douce. Un peu à l'Est de cette île, un havre d'échouage appelé Port des Mines (renommé Havre à l'Avocat) retient l'attention de Champlain et de Mons en raison de la présence  de mines de cuivre.

Le 20 juin 1604, ils  quittent Port des Mines, poursuivent la reconnaissance de la Baie Française toujours à la recherche d'un endroit favorable à l'établissement  d'une base à terre, avec l'intention de revenir plus tard exploiter le cuivre. Après 18 milles parcourus cap à l'Ouest, traversant l'entrée de la Baie de Beau Bassin, l'expédition atteint l'embouchure de la Rivière Saint Jean (Saint-Jean-Saguenay)  où sont découvertes des mines de fer. L'entrée de la rivière est étroite et parsemée d'écueils rocheux. Poursuivant en direction du Sud-Ouest, une île nommée Margos (mais probablement mergos ou cormorans en espagnol) est doublée, puis l'expédition parvient à l'entrée d'une autre rivière que Champlain nomme des Etchemins du nom de la tribu amérindienne établie dans les parages, vivant de la chasse et de la pêche. De Mons lui donne le nom de Rivière Sainte Croix  un grand ilot gisant au milieu de cette rivière  poissonneuse reçoit le même nom. En face, sur une berge, un endroit de terre grasse permet d'envisager la fabrication de briques pour la construction d'un fort, de plus il y a du bois à profusion : sapins, bouleaux, érables, chênes...L'endroit idéal pour s'installer en prévision de l'hivernage est enfin trouvé.

Une barricade est montée sur un petit ilet proche de l'île et une plate forme est aménagée pour y placer le canon, travail rapidement conduit malgré les moustiques : plusieurs de nos gens eurent le visage si enflés par leurs piqures qu'ils ne pouvaient presque voir. Cette défense mise en place, de Mons envoie quelques hommes en barque prévenir ceux restés en attente à Baie Sainte Marie de venir à Sainte Croix avec le Don de Dieu et le navire confisqué à Port Rossignol. Dès leur arrivée les artisans se mettent à l'œuvre pour défricher l'île, aller au bois, terrasser et construire l'habitation, à savoir les logements et bâtiments de service. Le capitaine Fouques du navire capturé à Port Rossignol  est   requis pour aller prévenir Pontgravé resté à Canseau avec la Bonne Renommée. Des jardinages sont entrepris tant sur l'île qu'à la grande terre mais le terrain sablonneux de l'île et le soleil ardent font griller les semis malgré les arrosages. Il faudra donc cultiver les berges de la rivière et faire les allers et retours en barques.

Le 31 août 1604, le Don de Dieu   est renvoyé en France avec le sieur Jean de Biencourt seigneur de Poutrincourt  qui semblait n'être venu en Nouvelle France que pour son plaisir, mais qui avait cependant obtenu la concession de Port Royal, et le secrétaire personnel de Dugua de Mons, Ralleau, afin de régler des affaires à Paris.  Pendant ce temps Champlain équipe une grande embarcation de 17 à 18 tonneaux, avec 12 matelots et   guides interprètes amérindiens (truchements) pour poursuivre les explorations vers le Sud-Ouest sur la côte  de Norembegue (déjà nommée ainsi sur une carte de Gastaldi publiée par Ramusio en 1556 qui correspond à l'actuel Maine aux USA. C'était la Terre des Mauvaises Gens de Verrazano). Champlain appareillé de Sainte Croix le 2 septembre 1604, après trois jours de cabotage, atteint une île aux sommets déboisés qu'il nomme île des Monts Déserts  toponyme conservé depuis : Mount Desert Island), elle se trouve, écrit-il par 44° et demi de latitude (nord). Contrairement à ce que pense Laverdière, il avait bien fait route au Sud-Ouest et non pas remonté vers la Baie Française (Fundy), Sainte Croix se trouvant par 45° 20' Nord.

 

 

Vue sur l'île Sainte Croix située au milieu de la rivière du même nom se jetant dans la Baie de Fundy. Les découvreurs avaient chercher à établir leur base sur des îles abritées constituant un camp retranché. Photo Jean Charles Pigeau. Internet.

Mount Desert Island (Maine USA) découverte par Champlain le 5 septembre 1604. En hommage au grand et savant navigateur français, les Américains ont nommé la baie intérieure qui la borde au nord : French Man Bay. Photo Patrick Holleran sur Internet.

"The first meeting between the people of Pemetic and the Europeans is a matter of conjecture. But it was a Frenchman, Samuel de Champlain, who made the first important contribution to the historical record of Mount Desert Island. He led the expedition that landed on Mount Desert on September 5, 1604 and wrote in his journal, The mountain summits are all bare and rocky..... I name it Isles des Monts Desert. Champlain's visit to Acadia 16 years before the Pilgrims landed at Plymouth Rock destined this land to become known as New France before it became New England". Internet Answers.com

Exploration de la côte de Norembegue, actuel Golfe du Maine

Le 6 septembre, une fumée est aperçue dans une anse au pied des montagnes. Deux canoës conduits par des Indiens  viennent à la rencontre des Français. Champlain envoie deux hommes dans un canot pour les effleurer de notre amitié selon sa propre expression. Méfiants les Sauvages, comme il les appellent, font demi tour mais reviennent le lendemain et se voient offrir du biscuit, du tabac, et quelques  pacotilles en échange de peaux de castor et de poissons ; ainsi se nouaient les relations commerciales, à base de troc. Ayant  fait alliance, avec les Français, les Indiens  conduisent ceux-ci  à la rivière Peimtegoüet traversée de rapides que les anciens cartographes appelaient Norembegue et que les Anglais ont renommée Penobscot River laquelle se jette dans le Golfe du Maine un peu au sud de  l'actuel Bucksport. Déjà fréquenté par Verrazano en mai 1524, l'estuaire est très large et très étendu vers l'Océan avec plusieurs îles dont une fort haute (au Sud-Est du North Haven actuel) que Champlain baptise l'île Haute. Elle porte encore le nom de Isle au Haut.

C'est en marin et hydrographe que Champlain s'exprime dans son journal sous forme d'instructions aux navigateurs pour se guider en sécurité dans ces parages dangereux : venant du sud de l'île haute en la rangeant comme d'un quart de lieue (environ 150 mètres) où il y a quelques battures (brisants) qui sont hors de l'eau, mettant le cap à l'ouest jusqu'à ce que l'on ouvre toutes les montagnes qui sont au nord de cette île, vous ne pouvez affleuré (ne pas s'échouer) qu'en voyant les huit ou neuf découpées (crêtes) du Mont Désert et celles de Bebabedec, l'on sera par le travers de la rivière de Norembegue et pour entrer dedans il faut mettre le cap au nord... Il le fait à plusieurs reprises, son récit de 1613 qui servira très probablement de rapport à Henri IV est donc précis et précieux à plus d'un titre. Dans la rivière, il appelle les rapides des saults d'eau qui obligent les Indiens à porter leurs canoës à dos d'homme pour les franchir. Quelques cabanes abandonnées ici ou là faites d'écorces d'arbre indiquent que les tribus Etechemins de la région sont errantes. Elles ne viennent là qu'à certaines  saisons propices à la pêche et à la chasse.

Le 16 septembre 1604, une trentaine d'Indiens et leur chef Bessabez arrivent dans six canoës et un autre chef nommé Cabahis se présente aussi avec le même nombre d'hommes. Ils viennent parlementer avec Champlain qui au passage signale que tous ces peuples de Norembegue sont fort basannés, habillés de peaux de castors et autres fourrures, comme les Sauvages Canadiens et Souriquois, ils ont la même façon de vivre. Les truchements servent d'interprètes. Ils expliquent aux Indiens que les Français sont venus sur leurs terres en amis  qui veulent les aider à y vivre en paix, leur apprendre à les cultiver afin qu'ils ne trainassent plus une vie misérable. Les Indiens se seraient montrés satisfaits de ce discours, contents surtout de trouver des clients pour leurs peaux de castors et d'avoir reçu en cadeaux des haches, couteaux, patenôtres, bonnets et autres babioles. Le lendemain Champlain sort de la rivière Norembegue afin de poursuivre ses explorations vers le sud-ouest toujours à la recherche d'une voie de communication vers le Pacifique, plus qu'autre chose. À 105 milles plus bas en latitude, il atteint la rivière Quinibequy (Kennebec River) qui débouche en Atlantique au Sud de Bath (nord-est de Freeport). Preuve de cette quête constante de Champlain pour trouver le passage du Nord-Ouest, cet extrait de son récit : Le 18 du mois (de septembre) nous passâmes près d'une petite rivière où était Cabahis qui vint avec nous dedans notre barque...Lui ayant demandé  d'où venait la rivière de Norembegue, il me dit qu'elle a passé le sault dont j'ai fait ci-dessus mention et que faisant quelque chemin en icelle on entrait dans un lac où ils vont à la rivière de Sainte Croix, d'où ils vont quelque peu par terre, puis entrent dans la rivière des Etechemins. Du lac descend une autre rivière par où ils vont quelques jours, et après entrent dans un autre lac..., puis étant parvenus au bout ils font encore quelque chemin par terre, après entrent dans une autre petite rivière qui vient se déverser à une lieue de Québec qui est sur le grand fleuve Saint Laurent. Tout ce réseau de voies fluviales qui s'interpénètrent renforce Champlain dans sa conviction que la route  de la Chine passe par la Nouvelle France.

L'habitation de l'île Sainte Croix en 1604. La légende révèle les noms de ces gentilshommes et artisans embarqués au Havre dont parle Champlain au début de son récit sans les citer : Les sieurs d'Orville et Chandoré partagent le le logis de Champlain (en P au milieu à gauche du croquis) ; de Guestou, Sourin et autres artisans sont logés entre le logement des Suisses (indiqué en D) et la maison de Champlain ; logent à l'entrée du "village" : les sieurs de Beaumont, la Motte-Bourioli et Fougeray à droite (en T) ; le curé Aubry, à gauche (en V). Probablement par erreur du graveur, le sieur Boulay et autres artisans campent au milieu de la cour (en Q). Le logement de Pontgravé n'apparait pas sur ce croquis, il ne ralliera Sainte Croix que le 15 juin 1605. Le moulin à bras pour le blé signalé dans le récit de Champlain n'apparaît pas non plus. Le souci de Champlain de protéger les colons du scorbut se manifeste par la création de parcelles de jardinage (en L, M, X) un four à pain (en H) la cuisine (en I au bord de la rivière) le puits (en G) devant sa demeure. . Les voyages de Champlain. Bnf-Gallica.

Hivernage dramatique à l'île Sainte Croix. Description du scorbut par Champlain. Dugua de Mons responsable.

Le 23 septembre, l'épuisement des vivres oblige Champlain à faire demi tour  remettant  à plus tard la poursuite des  découvertes  du littoral vers le Sud. Le 2 octobre 1604 il est de retour à la base. Le bilan  n'est pas à l'optimisme. Il se déclare déçu de son périple et inquiet à la perspective de passer l'hiver sur l'île Sainte Croix. Ses craintes ne tardent pas à se confirmer car les premières neiges commencent le 6 octobre. De Mons avait fait défricher la grande terre le long de la rivière et semer du blé. Autour de l'île, sur laquelle le jardinage était difficile, il y avait des coquillages à ramasser à la basse mer : coques, moules, et des oursins. Le 3 décembre, les glaces charriées par la rivière défilent le long de l'île et vont bientôt l'isoler empêchant tout ravitaillement. Les boissons gelées obligent à boire de la neige fondue. L'approvisionnement en bois de chauffage est coupé. Le travail au moulin à bras est compromis par la fatigue des colons nourris seulement de chair salée, cause de maladies selon l'avis de Champlain.

Durant l'hiver, il se mit une certaine maladie entre plusieurs de nos gens, appelée mal de terre, autrement scorbut à ce que j'ai ouïe dire depuis à des hommes doctes. Champlain décrit la maladie de façon très détaillée : putréfaction de la bouche avec excroissances sanguinolentes et crachements de sang empêchant toute alimentation solide ; déchaussement des dents qui finissent par tomber toutes seules ; douleurs, enflure, durcissement des bras et des jambes avec apparition de  petites taches comme des morsures de puces ; maux de reins, d'estomac, de ventre ; mauvaise et courte haleine; contraction douloureuse des nerfs rendant la station debout insupportable et même cause de syncope. De 79 que nous étions, il en mourent  (dans le texte) 35 et plus de 20 qui en furent bien près. Les chirurgiens de marine semblent désarmés devant ce mal qu'ils ne savent pas soigner ; ils procèdent à des autopsies pour essayer d'en comprendre la cause exacte. Cependant Champlain  savait qu'elle était d'origine alimentaire. L'examen des cadavres révèle des poumons altérés, la rate gonflée, le foie tacheté, les veines caves emplies de sang noir coagulé. En revanche les artères ne semblent pas atteintes. 

Au printemps 1605, les survivants reprennent des forces. Le 15 juin Pontgravé arrive avec la Bonne Renommée et les vivres qui les rétablissent.  Le sieur Dugua de Mons est responsable de cette hécatombe pour ne pas avoir  prévenu Pontgravé au départ du Havre du  changement du point de rendez-vous du Don de Dieu et de la Bonne Renommée à l'arrivée en Nouvelle France.

Construction d'une pirogue par brulage. Les Indigènes représentés sur ce dessin de Lemoyne de Morgues ne sont pas les Almouchiquois décrits par Champlain mais des Indiens de Virginie. Internet : Bowse Manuscripts.

Recherche d'un nouveau site plus au sud dans le Golfe du Maine en prévision d'un nouvel hivernage

Tirant la leçon de cet échec, de Mons décide d'accompagner Champlain dans l'exploration de la côte Sud de Noremberge (Golfe du Maine) à la recherche d'un nouvel abri plus favorable à un nouvel hivernage. Quelques gentilshommes, 20 matelots et un truchement nommé Panounias accompagné de sa femme sont du voyage. Après avoir reconnu et nommé une île aux Corneilles en raison de la présence de ces oiseaux en grand nombre, l'île des Monts Déserts est atteinte à la fin juin. Le 1er juillet, une île assez haute, située à l'embouchure  de la rivière Quinibequy (Kennebec River), est baptisée île de la Tortue. L'ancre est mouillée  à l'entrée du fleuve par 5 à 6 brasses d'eau (environ 9 mètres). Du 5 au 8 juillet Champlain et de Mons explorent la rivière remontant jusqu'à  un lac de 20 kilomètres de long environ, rencontrant des Amérindiens en cours de route à qui ils demandent, par l'intermédiaire de leur truchement, des renseignements géographiques sur ce que l'on peut trouver en amont. Au cours des harangues les Indiens demandent l'entremise des Français pour faire la paix avec leurs ennemis.

La rivière Quinibequy jugée dangereuse à cause de son peu de profondeur, des brumes, des grandes marées et de ses berges rocheuses n'offrant que peu de terres labourables, n'est pas retenue comme site pour le prochain hivernage.  En quittant cet endroit, Champlain signale de grandes montagnes à l'Ouest où se trouve  un chef Indien dont Jacques Cartier aurait dit qu'il connaissait une plante appelée Aneda, du nom de ce chef, remède contre le scorbut. Mais selon Laverdière, le nom de cette plante qui était en fait un arbre (l'épinette ?) aurait été déformé et ses vertus méconnues par la suite. Le 9 juillet, une île sur laquelle pousse de la vigne est baptisée île Bacchus. Ces raisins sont les premiers aperçus par les Français depuis Port La Hève d'Acadie. Le souci de préciser l'hydrographie de ces côtes est constant chez Champlain ; il écrit par exemple en appareillant de cette île Bacchus : Estant de pleine mer (marée haute), nous levâmes l'ancre et entrâmes dedans une petite rivière où nous ne peusmes plustost ; d'autant que c'est un havre de barre, n'y ayant de basse mer que demie brasse d'eau (0,81 mètre), de plaine mer brasse et demie (2,43 mètres), du grand de l'eau (grandes marées) 2 brasses (3,24 mètres) ; quand on est dedans il y en a trois, quatre, cinq ou six (9,72 mètres).

L'ethnographie est également très présente dans son journal de 1613. Ainsi il explique que dans cette petite rivière connue des Indiens sous le nom de  Choüacoet (qui se trouverait au Nord de la baie de Saco), sont venus des Indiens de la tribu des Almouchiquois dont le chef était Honemechin. Gens dispos, bien formés de leurs corps, ils se rasent le poil de dessus le crane assez haut et portent le reste fort long qu'ils peignent et tortillent par derrière en plusieurs façons fort proprement, avec des plumes qu'ils s'attachent sur la tête. Leurs armes sont piques, massues, arcs et flèches au bout desquelles aucuns (certains) mettent la queue d'un poisson appelé Signoc. Ces Indiens cultivaient le blé d'Inde sur les bords de la rivière très poissonneuse ; vignes, noix, citrouilles, courges, pétun (tabac) y poussaient également très bien.  À son entrée est un ilet capable de faire une bonne forteresse, où l'on serait en sureté. Espérant probablement trouver encore mieux plus au Sud, le dimanche 12 juillet 1605, Champlain et Dugua de Mons quittent la rivière Choüacoet, longent une côte sablonneuse, des terres plantées de vignes et de noyers, jusqu'à un cap situé par 43° 25' nord qu'ils nomment Port aux Iles, capable de recevoir des navires de 100 tonneaux.

Le 16 juillet, parvenus à un promontoire qu'il nomme Cap aux îles dans son journal, Champlain se rend à terre à la rencontre des Indigènes afin d'obtenir d'eux des renseignements géographiques sur ces parages. En fait Champlain et de Mons se trouvent dans la Baie de Massachusetts où sera fondée la ville de Boston, par les Anglais, en 1630.  Le paysage est agréable, avec des vignes et des noyers mais l'entrée de la rivière est   agitée (batturière écrit Champlain). Les autochtones construisent leurs embarcations avec les plus grands arbres qu'ils peuvent trouver et qu'ils abattent avec des haches de pierre, ce qui leur donne bien du mal ; ils ôtent l'écorce du tronc et l'arrondissent sauf d'un côté auquel ils mettent le feu tout du long pour le creuser ; ils  terminent le travail en raclant le creux obtenu par le feu avec des silex.

Le lendemain, l'expédition atteint Port Saint Louis, nommé ainsi par Jacques Cartier parce que découvert le jour de la Saint Louis. Des fumées à terre indiquent la présence d'indigènes. Voulant aller à leur rencontre, la barque des Français manque de s'échouer au rivage rocheux battu par une mer agitée. Un canot parvient cependant à débarquer trois matelots pour faire provision d'eau douce à la rivière baptisée du Gua (éternel problème des vivres et de la boisson à renouveler sans cesse) et parlementer (Champlain emploie souvent le verbe haranguer) avec le chef de la communauté nommé Honabetha qui vient à bord de la grande barque rendre visite, échangeant des légumes, notamment des citrouilles et du pourpier, contre couteaux et autres objets manufacturés.

Passé Port Saint Louis et traversé une grande anse que Champlain indique sous le nom de Baye Blanche sur sa carte de 1607,  un autre cap apparaît à l'est, les dunes de sable dont il est formé le font nommer Cap Blanc que les Anglais transformeront en Cap Cod (Cap des Morues) parce que de nombreux indigènes en canoës y trouvent ce poisson en abondance et le pêchent avec des engins de leur fabrication : bout de bois au bout duquel est solidement fixé un os effilé en guise d'hameçon ; la ligne est faite de fibres obtenues avec des écorces d'arbre. Le 20 juillet, Champlain et de Mons  explorent  un autre port  situé sur le même méridien  au sud du cap Blanc. La mer y brise de toutes parts sur des bancs, la hauteur dans la passe n'est que de 3,25 mètres à marée haute ; cependant la rade est spacieuse, entourée d'habitations, de terres cultivables et de prairies arrosées par deux ruisseaux ; il s'y jette une petite rivière offrant un mètre d'eau à marée basse. Cet endroit, très beau, écrit Champlain dans son journal,  conviendrait pour hiverner si son accès était plus hospitalier pour les navires. L'endroit est nommé Mallebarre (Mauvaise Barre rebaptisé Nauset Harbor par les Anglais. Il en dresse les coordonnées géographiques avec son astrolabe et le compas magnétique : 42° N - 18° 40' de déclinaison  (selon Laverdière, cette déclinaison était de 7° en 1870, preuve qu'elle très variable dans le temps et que cette méthode empirique de la position en longitude n'était pas fiable. En revanche, les latitudes de Champlain  sont relativement précises car Nauset se trouve par 41° 50' N).

Une descente à terre avec dix hommes armés est organisée. Les Français apprécient les champs de blé d'Inde, citrouilles, racines au goût d'artichaut ; les bois de chênes, noyers et cèdres rouges ; ils observent des champs en jachère, pour laisser la terre se reposer, dont les herbes sèches seront brûlées sur place quand les  Indiens de la région décideront de les cultiver avec leurs bèches en bois (culture sur brulis). Leurs huttes rondes sont couvertes de grosses nattes en roseaux, avec un trou au sommet servant de cheminée. Champlain leur demande s'il neige beaucoup dans la région mais ne parvient pas à se faire comprendre par la parole. Le langage des signes est utilisé. Ayant compris la question, ils prennent du sable à poignée, l'épandent sur la terre, pointent du doigt le  rabat  de col blanc des Français et  placent leur main à 30 centimètres du sol. Ils font également comprendre par gestes que le port ne gèle jamais, mais Champlain ne peut pas leur faire dire combien de temps dure l'hiver ; il conclue néanmoins avec de Mons que le climat de la région est tempéré. Cependant il se met à souffler un très fort vent de Nord-Est qui les oblige à remettre le manteau. De plus, le 23 juillet 1605, un incident survient alors que des matelots partis à terre chercher de l'eau douce se font voler un récipient. Au cours de l'escarmouche un des matelots est tué à coups de flèches et achevé au couteau. L'endroit serait propice à l'hivernage mais ces premiers contacts avec les Amérindiens de cette contrée ne sont pas engageants. Cette "Terre des Mauvaises Gens" nommée ainsi par Verrazano 81 ans plus tôt rendait les découvreurs européens encore méfiants. Le jugement de Champlain sur ces Indiens est ambigu et parfois contradictoire. D'un côté il a besoin d'eux pour ses découvertes géographiques et notamment trouver ce fameux passage vers le Pacifique, de l'autre il les condamnent sévèrement : à tout bien parler ils ne valent pas grand chose. Cependant il tempère son propos en ajoutant s'ils avaient des choses à échanger avec nous ils ne s'adonneraient au larçin. Tout est dit dans cette réflexion  de Champlain sur la finalité des relations commerciales avec le Nouveau Monde, clé (utopique ?) d'un nouvel ordre économique mondial :  Faites du commerce équitable, pas la guerre honteuse !

Portrait de Champlain par Moncornet. Image Internet.

À propos de la "querelle" sur la fondation de Québec

La commémoration du 400e anniversaire de la fondation de Québec par Champlain en 1608 a donné lieu à une polémique sur l'emplacement du premier établissement français en Nouvelle France et sur le rôle  qu'aurait tenu Dugua de Mons (au point de vouloir le considérer comme le co-fondateur, voire même de traiter Champlain d'usurpateur, ce qui s'apparente à du révisionnisme). Si on retient les essais avortés pour dater la première implantation française dans cette région reconnue par Verrazano puis Jacques Cartier, alors il faut citer la tentative dramatique du Marquis de la Roche en 1598 qui a abandonné ses gens  sur l'île de Sable à 75 milles (140 km) au large de l'Acadie. Pour survivre, les engagés démunis de tout durent se terrer comme des renards (récit de Champlain, édition de 1632). Par la suite, si Dugua de Mons a pu financer les expéditions grâce au commerce des peaux de castor qu'il  espérait développer à son seul profit, il a agi en conquistador pilleur de ressources.  Champlain l'explorateur, cartographe et ethnographe  s'est comporté en homme de science motivé par les progrès de la connaissance du Nouveau Monde et des peuples Amérindiens avec qui il préconisait un commerce équitable.  Son tort a été de croire que la christianisation de ces peuples était le moyen de les convertir aux "bienfaits" de la civilisation européenne. Plusieurs historiens ont écrit que les deux hommes avaient été complémentaires. Certes sans le financement apporté par Dugua de Mons, Champlain n'aurait pas pu mener à bien sa mission, mais leur démarche si différente fait la distinction entre exploitation colonialiste et mise en valeur des terres neuves.

Quant au fortin de l'île Sainte Croix peut-on vraiment le considérer comme le premier établissement français en Nouvelle France ? Il serait plus conforme à la vérité de parler du premier cimetière français dans cette région. L'habitation de Port Royal justifierait davantage l'antériorité si là encore le scorbut n'avait pas fait de ravages et si deux ans après cette nouvelle installation, Henri IV n'avait retiré à Dugua de Mons le monopole de la traite des fourrures, façon de sanctionner son échec en Acadie. Champlain va relever le défi à Québec et réussir cette fois.

 

 

Vue aérienne récente de Nauset Harbor. La barre déferlante sur le cordon littoral, rendant l'entrée de ce havre dangereuse explique le nom de Mallebarre donné par Champlain. Image sur Internet. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

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  N'ayant prévu que six semaines de vivres, indépendamment de ce qu'il était possible de glaner par le troc auprès des autochtones, il  faut renoncer à trouver le site idéal dans le sud pour l'hivernage 1605-1606, faire demi tour et rallier la base de Sainte Croix. Ce site idéal devait réunir les critères suivants : accès nautiques faciles à une base isolée et fortifiable, climat supportable, ravitaillement, possibilité de cultures, de chasse et de pêche, alliance et troc avec les Amérindiens. En réalité, Champlain avait toujours le Saint Laurent en tête pour le chemin vers la Chine et rien de possible n'avait été trouvé dans le Golfe du Maine. L'utopie de la Mer Orientale à travers le continent nord-américain avait vécu.

 

© Claude Briot 2004. Ancien site Le Havre l'Epopée Transatlantique sur Premium Orange. Tous droits réservés. Si vous désirez réutiliser cet article, merci d'apposer un lien mentionnant le présent site : www.le-havre-grands-navigateurs-claudebriot.fr  Pas d’utilisation commerciale. Pas de modification ni de réécriture.