Terre du Brésil présentée l'ouest en haut, (jusqu'au Rio de la Plata au sud, à gauche sur le dessin). Cosmographie Universelle de Guillaume Le Testu. 1556. All Posters sur Internet. Cliquer sur la carte pour l'agrandir.

Découvertes et aventures au Brésil

Grand navigateur, pilote hauturier, cosmographe cartographe, intrépide corsaire n'hésitant pas à l'occasion à flirter avec la piraterie en détroussant les galions espagnols afin de remplir les coffres de Jean Ango, Guillaume Le Testu, méritait selon Humboldt, célèbre naturaliste et voyageur allemand, une place de premier plan parmi les gloires maritimes de la France. Havrais d'origine - dans son œuvre magistrale de 1556 "Cosmographie Universelle", il se déclare natif de la Ville Françoise de Grâce - formé à l'école de cartographie dieppoise, il aurait accompagné au Brésil en 1550 le moine cordelier André Thevet, originaire d'Angoulême, soit 33 ans après la fondation officielle du Havre à partir de la Grande Crique correspondant à l'actuel avant-port où il serait né dans la première décennie du XVIe siècle. Dans son étude sur le Grand Quai, Robert Richard explique que trois générations de Le Testu se sont succédées au Havre entre 1550 et 1640 "comme pilotes et capitaines toujours présents sur les routes atlantiques, celles de l'or de Mina et de l'argent espagnol". Guillaume Le Testu, associé aux entreprises de Villegagnon au Brésil et de Francis Drake au Mexique, a eu un fils Girard tué aux Açores lors d'une expédition contre les Espagnols et un petit fils, le dernier de la lignée, appelé également Girard comme son père. C'est probablement celui-ci qui fut compagnon de Champlain au Canada et qui a déjoué un complot contre le fondateur de Québec.

S'appuyant sur divers manuscrits conservés à la Bibliothèque Nationale, Léon Lemonnier nous propose, dans son ouvrage consacré à Francis Drake, une biographie de Guillaume Le Testu qui a bourlingué avec le fameux corsaire anglais ; cette biographie recoupe et complète celle publiée par l'Abbé Anthiaume. Au cours de ses premiers voyages au Brésil, un demi-siècle après la découverte de ce pays par le navigateur portugais Cabral, Guillaume Le Testu reconnut la Baie de Ganabara où s'érigera plus tard Rio de Janeiro et longea la côte brésilienne jusqu'au 26e parallèle Sud à São-Francisco-do-Sul surnommé alors Porto Novo dos Franceses. Cependant c'était au Nord, près du Cap Saint Augustin, aujourd'hui Cap Branco, que les Havrais avaient établi un comptoir au nez et à la barbe des Portugais ; ces derniers tentaient de les déloger ce qui explique la présence de nos corsaires sur ces côtes. Comme l'attestent les panneaux de bois sculptés conservés au Musée Départemental des Antiquités à Rouen, les Normands allaient au Brésil chercher le bois de teinture pour les drapiers de Rouen car le bois du Brésil étant connu pour fournir un extrait d'un beau rouge écarlate. Les panneaux montrent les diverses opérations : l'abattage des arbres, leur écorçage, le transport au point d'embarquement sur la côte, le transbordement à bord d'une embarcation puis le chargement sur le navire mouillé près du rivage.

C'est Guillaume Le Testu qui a conduit au Brésil, dans la Baie de Ganabara, l'expédition huguenote de Villegagnon partie du Havre le 12 juillet 1555 et de Dieppe le 14 août suivant, pour aller fonder l'éphémère France Antarctique. Trois mois après l'installation, Villegagnon rédigeait un rapport à Coligny lui demandant des renforts. Le Testu était de retour au Havre début avril 1556 avec le rapport. Thevet aurait ramené une herbe appelée petun au Brésil où on la dit "fort salubre pour faire consumer les humeurs du cerveau". Avec l'appui de Catherine de Médicis, un certain Nicot répandra l'usage de cette herbe qui n'était ni plus ni moins que le tabac. C'est pendant ces voyages que Guillaume Le Testu rédigea son fameux portulan "Cosmographie Universelle, selon les navigateurs tant anciens que modernes" dédié à l'amiral Gaspard de Coligny, recueil de cartes et d'explications manuscrites considéré par les spécialistes comme un chef d'œuvre de la cartographie du XVIe siècle. Flatté, l'amiral accorda les renforts demandés et le 19 novembre 1556, trois navires partaient d'Honfleur à destination de Fort Coligny. Le pasteur huguenot Jean de Léry était du voyage. Dans sa relation Histoire d'un voyage fait en la Terre du Brésil, autrement dite Amérique, en 1557 curieusement il ne cite pas Le Testu mais évoque largement ses différents avec Thevet qu'il accuse d'imposture. Les principales causes d'échecs des premières implantations françaises au Nouveau Monde sont les querelles religieuses dont les écrits polémiques et partisans du franciscain André Thevet et du calviniste Jean de Léry sont le reflet.

 

 

 

Comme le montre cette mappemonde de Mercator de 1569, pendant longtemps les géographes ont cru que le Détroit de Magellan, reconnu en 1520 par le navigateur portugais qui lui a donné son nom, se trouvait à la pointe extrême Sud du continent américain et que la Terre de Feu (Terra del Fuego) était en Antarctique alors appelé Terra Australis Non Cognita. Collection Marc Capurro. Gênes.

 

Le Passage de Drake

Après la tentative avortée de Villegagnon au Brésil, Guillaume Le Testu est de retour en France à la fin de 1559. Il repart pour l'Afrique et l'Amérique du Nord sans que l'on sache s'il s'agit d'un voyage triangulaire de trafic d'esclaves qui commençait déjà à se pratiquer. Les observations qu'il fit pendant ces navigations, les renseignements qu'il obtint des autres navigateurs l'amenèrent, en 1566, à redessiner un planisphère qui marquait de notables progrès sur son portulan de 1556, notamment concernant le continent austral à propos duquel il rejetait bien des légendes antérieures. Sa carte achevée, Le Testu arma en course et courut sus aux Espagnols, mais il fut capturé en mer et emprisonné à Middelburg en Flandres.

Un Florentin établi en France, comme Verrazano, Philippe Strozzi plaida  sa  cause auprès de Catherine de Médicis. En juin 1571, Charles IX écrivait à son cousin le Roi d'Espagne Philippe II pour demander la libération du marin havrais finalement obtenue comme le montre un rapport du secrétaire du duc d'Albe en date du 30 janvier 1572. Strozzi connaissait bien la renommée de cet habile navigateur et ce faisant avait une idée derrière la tête. Il songeait en effet à organiser une grande expédition dans la Mer des Antilles où il fit envoyer Le Testu en reconnaissance. Mais au printemps ce dernier rencontra Francis Drake aux Caraïbes et accepta de lui servir de pilote. Les deux grands corsaires scellaient à leur manière une provisoire entente cordiale contre l'ennemi commun, le conquistador ibérique. Plus jeune d'une trentaine d'années, Drake écouta et suivit les instructions de Le Testu. Ce dernier le persuada notamment qu'il n'y avait pas de passage au nord-ouest, que la Terre Australe qu'il avait pourtant dessinée sur son portulan de 1556 et encore 10 ans plus tard sur son planisphère, n'était pas la terre située au Sud du détroit découvert par Magellan difficilement praticable par des voiliers mais qu'il devait il y avoir plus bas un passage en mer libre pour atteindre l'Océan Pacifique ou Mer du Sud. Ainsi 42 ans avant les Hollandais Schouten et Lemaire premiers navigateurs européens reconnus avoir franchi le Cap Horn, le Havrais Guillaume Le Testu aura entrevu un bras de communication entre les deux Océans comme la Manche et la Mer du Nord communiquent par le Pas de Calais, l'Atlantique et la Méditerranée par Gibraltar ou encore la Mer Égée et la Mer Noire par le Bosphore. Ce passage entre la pointe Sud extrême du continent américain et l'Antarctique, évoqué pour la première fois par Le Testu, reçut le nom de Passage de Drake.

Le Havrais n'avait pas eu le temps d'aller vérifier lui-même sa théorie, il trouva la mort en Nouvelle Espagne (Mexique) le 31 mars 1573 dans une opération menée conjointement avec Drake pour détrousser un convoi de mulets chargés d'or du Pérou que les Espagnols transportaient par voie terrestre depuis Panama et embarquaient sur leurs galions mouillés à Nombre-de-Dios. Plus chanceux, Drake parvint à échapper aux conquistadores après leur avoir volé une bonne quantité d'or qui lui permit de poursuivre ses exploits au nom de la Reine avant d'entreprendre son grand périple autour du Monde, le premier effectué par un navigateur anglais. Après avoir franchi le détroit de Magellan à la suite de bien des difficultés, en août 1578, soit en plein hiver austral, une violente tempête le fit dériver au delà du 55e  parallèle Sud. Ne rencontrant pas de terre, Drake se rendit compte alors que Le Testu avait raison, que la mer était libre et qu'il devait exister un passage entre les deux océans. Il ne chercha pas à faire route à l'Est car son but était d'aller piller les colonies espagnoles du Chili et du Pérou.

Si en l'état actuel des connaissances les Hollandais Schouten et Lemaire sont reconnus unanimement comme étant les premiers navigateurs européens à avoir franchi le Cap Horn, son véritable découvreur est l'Anglais Francis Drake grâce aux connaissances cosmographiques du Havrais Guillaume Le Testu. Si celui-ci n'est pas très honoré en son pays, quoiqu'au Havre, un bout de quai dans le bassin du Commerce lui soit dédié, en Grande Bretagne, il était immortalisé dans un opéra composé par Laurent Davenant The History of sir Francis Drake montrant un Drake à la barbe rousse s'associant avec un capitaine Français nommé Têtu enlevant avec lui par embuscade le chargement en or d'un convoi de mulets espagnols. Dans ce même opéra on y voyait Drake à l'Ouest de l'Isthme de Panama, monté au sommet d'un grand arbre, découvrant l'Océan Pacifique et faisant le vœu d'offrir cette Mer du Sud à la Reine d'Angleterre...

 

Sur le planisphère de 1566 de Guillaume Le Testu, l'Amérique du Sud est plus proche de la réalité que sur la mappemonde de Mercator. Les continents sont représentés en vert. Les vents du secteur Nord sont incarnés par des barbus bruns hirsutes tandis que les vents du secteur Sud le sont par des enfants blonds. All Posters sur Internet.

 

La Biche d'Or, premier grand voilier

européen au Cap Horn

 

Ainsi donc, 38 ans avant l'Eendracht commandé par le Hollandais Guillaume Schouten, la Biche d'Or de Francis Drake atteignait le Cap Horn et signalait le passage en mer libre entre l'Atlantique et le Pacifique entrevu par Guillaume Le Testu. Léon Lemonnier a eu en main le récit de Drake publié à Londres en 1628 par Nicolas Bourne The World Encompassed. Citations de la page 120 du livre Sir Francis Drake de Lemonnier :

 " Quant à Drake, fuyant vers  le  sud, il atteignit le 55°  degré  sans  rencontrer la  terre  Australe. Le  Testu  avait donc raison. Revenu parmi les îles au sud du détroit, il comprit qu'il venait de faire une découverte importante...Il rendit grâce à celui qui lui avait envoyé cinquante deux jours de tempête, du 7 septembre au 28 octobre (1578), afin de le mener à la dernière pointe de la terre, au sud du monde...c'est Le Testu qui l'avait aidé à comprendre l'importance de toute indication nouvelle sur ce point. La découverte de Drake, sur le moment, balançait presque celle de Magellan ; Drake l'estima surtout, et à juste titre, en guerrier et en commerçant. Si un seul détroit (Magellan) permettait l'accès du Pacifique, les Espagnols pourraient le fortifier et le garder ; mais puisque la mer était libre au sud, le Pacifique appartenait au plus audacieux et Drake allait l'ouvrir au commerce anglais".


Le Détroit de Magellan représenté pat Guillaume Le Testu sur son portulan de 1556. Le 2e détroit au Sud serait l'esquisse du Passage de Drake. All Posters sur Internet.

  © Claude Briot 2012. Ancien site Le Havre : l'Epopée Transatlantique sur Premium Orange. Tous droits réservés. Si vous désirez réutiliser cet article, merci d'apposer un lien mentionnant le présent site : www.le-havre-grands-navigateurs-claudebriot.fr  Pas d’utilisation commerciale. Pas de modification ni de réécriture.