d'Après de Mannevillette à sa table de travail d'hydrographe. Dessin de Mlle Mabile gravé par Patas in Morceaux Choisis des Ecrivains Havrais de Charles Le Goffic. Le Havre 1894, Imprimerie du Commerce. Bibliothèque personnelle de l'auteur.

Texte de ma communication donnée au Congrès des Sociétés Historiques de Normandie en octobre 1990 à Cherbourg  "Les Normands et la Mer" avec une iconographie enrichie depuis. Cette communication a sorti d'Après de Mannevillette de l'oubli.

 

J.B.D.N. d'Après de Mannevillette, hydrographe de la Cie des Indes, auteur du Neptune Oriental

Parmi les papiers manuscrits de la nièce de l'Abbe Dicquemare, conservés à la Bibliothèque municipale de Rouen, dans un dossier intitulé : "Correspondance de quelques savants avec Mlle Le Masson Ie Golft" (1) se trouvent des lettres de d'Après de Mannevillette et son autobiographie. Mais comme l'a écrit André Gide : les mémoires ne sont jamais qu'à demi sincères, il restait à en vérifier la bonne foi. Les journaux de bord de d'Après et divers manuscrits, notamment des lettres de scientifiques français et étrangers avec qui il était en correspondance, conservés aux Archives nationales (2), les rôles d'équipage de ses navires aux Archives de Lorient (3), un dossier documentaire aux Archives de l'Académie des Sciences (4) sont les sources principales qui ont permis les recoupements nécessaires. Loin d'avoir enjolivé sa vie et exagéré sa contribution au progrès de la navigation et de la science nautique, d' Après de Mannevillette a été bien modeste en vérité. Sa vie et son œuvre tiennent dans ces deux mots : Neptune Oriental. II est difficile de les dissocier. C'est donc la chronologie qui parait la mieux adaptée pour tenter de I' approcher au plus prés.

De la classe de mer à I'Académie des Sciences

Fils de Jean Baptiste Claude d'Après de Blangy, Sieur de Mannevillette, lieutenant général des garde-côtes (5), Jean Baptiste Denis Nicolas est né au Havre-de-Grace le 11 février 1707. A I' âge de 6 ans il perd sa mère, Françoise Marion(6). Délaissant les jeux de son âge, il se refugie dans les mathématiques, étudiant même pendant les vacances avec son père qui I' avait mis en pension au collège des jésuites à Rouen. En 1719, la charge de lieutenant des garde-côtes du Havre étant supprimée, le sieur de Blangy se voit confier, par la Nouvelle Compagnie des Indes, le commandement du Solide, le premier vaisseau qu'elle expédiait a Pondichéry et au Bengale pour y fonder ses comptoirs (7). Le jeune d'Après, qui n'a alors que 12 ans, insiste tant et si bien pour embarquer  que son père finit par céder et le prend comme enseigne d'honneur. L'aumônier du bord devient son précepteur, mais arrivé à Pondichéry, le collège des jésuites l'attend, bien que sachant déjà parfaitement faire son point a la mer. II y reste 6 mois où il se perfectionne en géométrie et apprend les notions élémentaires de I'astronomie. Au retour du Bengale, le Solide récupère son pilotin et rentre en France. De Blangy, qui avait pu juger des dispositions de son fils pour I' hydrographie, le confie a deux éminents professeurs de Paris : le géographe Guillaume Delisle et l'astronome Desplaces. A 21 ans, d'Après de Mannevillette est second enseigne sur le Maréchal d'Estrées pour un voyage triangulaire au Sénégal et aux iles d'Amérique, navire qui fait naufrage au départ de Saint Domingue, donnant à d'Après l'occasion de prouver qu'il était un jeune homme courageux.

Un embarquement de 18 mois sur le brigantin le Fier lui permet d'observer la cote d'Afrique,  depuis Ie Cap Blanc jusqu'a Bissau, en Guinée. D'Après tient son journal personnel, notant tout ce qu'il découvre : premiers fondements de son Neptune Oriental. Au retour de ce voyage, en 1732, il se marie a Lorient avec Madeleine Jacqueline de Binard. II a alors 25 ans. Après une campagne aux iles Canaries et à Madère sur le Cavalier, il embarque sur la Galathèe, vaisseau expédié pour l'lnde par le canal de Mozambique ; il manque les vents favorables pour arriver a Pondichéry avant la mousson du Nord-Est et doit hiverner sur la cote Ouest de l'lnde. La mauvaise connaissance des routes à suivre selon les époques de I'année renforce d'Après dans I'utilité de son projet. À chaque occasion il achète de ses deniers personnels  cartes, plans et mémoires. Août 1735 : retour à Lorient. 1736 : embarquement pour la Chine comme second lieutenant sur Ie Prince de Conti, capitaine Danican. Une relâche au Cap de Bonne Espèrance permet à d'Après d'enrichir sa collection de documents. C'est au cours de ce voyage qu'il fait l'essai du nouveau quartier anglais ou octant qu'Hadley venait de mettre au point. II le simplifie en supprimant le miroir qui permet d'observer par derrière. Seul contre tous les autres officiers du bord, il soutient une erreur de latitude à l'atterrissage de la Chine et il a raison. Danican lui rend hommage.

Au retour de voyage, en 1739, d'Après de Mannevillette publie à Paris : Le Nouveau Quartier Anglais au description d'un nouvel instrument pour observer la latitude sur mer (8). À 33 ans, premier lieutenant sur le Penthievre(9) il est chargé des essais de la machine de Pitot pour mesurer la vitesse des navires. Essais non concluants au demeurant. Le 25 janvier 1741 il écrit de Pondichéry à Duval d'Epremesnil, directeur du commerce de la Compagnie des Indes, lui faisant part de trois observations de longitudes qu'il avait faites avec I'octant. "Par ce moyen nous parviendrons à avoir de bonnes cartes et à rendre raison des différences considérables qu'on a souvent en naviguant... Je mets à profit Ie séjour que nous faisons dans l'lnde à rectifier et à corriger les cartes de ces mers afin de nous affranchir de la nécessité nous avons toujours été d'emprunter aux Anglais et aux Hollandais celles que nous pourrions tirer de notre propre fonds beaucaup plus parfait.... Pour prix de mon application, accardez-moi la continuation de votre protection". (10).

C'est à son retour de Pondichéry, en juin 1742, qu'il présente a l'Académie des Sciences, le manuscrit de son premier routier des Indes Orientales et de la Chine. Celle-ci Ie juge utile à la sureté et au progrès de la navigation et I'admet comme membre correspondant de I'astronome Pierre Charles Le Monnier (11). La première édition du Neptune Oriental, recueil de cartes marines et d'instructions nautiques de la route des Indes orientales et de la Chine par Ie Cap de Bonne Espèrance, que les navigateurs appelaient "le d'Apres" parait en 1745 et atteint rapidement une renommée internationale. Quoique non parfait, il est bien supérieur aux atlas hollandais de Pieter Goos et de Van Keulen, au pilote anglais de Thornton et au routier portugais utilisés jusque là. La Compagnie des Indes prend à sa charge les frais d'impression, cependant d'Après de Mannevillette y consacre une partie de sa fortune personnelle.

 

 

Octant à réflexion en ébène et ivoire daté de 1763. Musée de la Compagnie des Indes Lorient. Photo Yvon Boëlle.

La navigation à la lune

 En 1749, à 42 ans, d'Après prend Ie commandement du Chevalier Marin pour Ie Sénégal. C'est alors qu'il pratique, avec I'octant, les premières observations astronomiques pour déterminer la longitude en mer par la méthode des distances lunaires (12). Le principe en était connu depuis fort longtemps. La première idée semble être attribuée à Amerigo Vespucci qui pensait que pour trouver le secret des longitudes il fallait s'adresser à la Lune à cause de sa course plus rapide. D'application compliquée, nécessitant un instrument élaboré, des tables astronomiques précises et de longs calculs, il aura fallu deux siècles et demi de tatonnements pour la faire aboutir. Pour une étoile se trouvant sur le parrallèle de la Lune, la distance entre ces deux astres varie avec Ie temps. Connaissant leurs coordonnées équatoriales respectives, on pouvait calculer à I'avance la distance angulaire de I'étoile (ou du Soleil) à la Lune pour différentes heures du méridien d'origine, Paris, par exemple. En mesurant cette même distance en mer, en un lieu quelconque, on trouvait I'heure de Paris qui, comparée a I'heure du navire au moment de I'observation, donnait la longitude du lieu. Deux Anglais et un Français ont fait faire un pas décisif à cette methode : l'astronome Halley en fournissant des tables astronomiques et le mathématicien Hadley avec son octant à réflexion dont un jeu de miroirs permettait d'amener I'image réflèchie d'un astre sur I'horizon de la mer. D'Après de Mannevillette utilisa les miroirs pour amener I'image réflèchie d'un astre sur un autre et obtenir ainsi leur distance angulaire. Mais I'octant ne permettait pas de mesurer des angles supérieurs à 90°, handicap certain qui suscita par la suite la fabrication d'instruments mieux adaptés d'où le sextant et le cercle de réflexion. On attribue généralement à Cook et à Lapérouse le mérite d'avoir été les premiers navigateurs à employer la méthode des distances lunaires. Cook avait 21 ans et n'avait pas encore fait ses études d'astronomie à Halifax, I'année même ou d'Après appliquait cette méthode sur le Chevalier Marin. Quant à Lapérouse, il n'avait que 8 ans en 1749.

 

Plan du mouillage de False Bay au Cap de Bonne Espérance in D'APRÉS DE MANNEVILLETTE : Neptune Oriental édition de 1775. Bibiothèque municipale Le Havre. Reproduction photo numérique : Claude Briot 2007

Mission au Cap de Bonne Espèrance et aux Mascareignes

En 1750, se situent des évènements importants pour de Mannevillette. Avec le commandement du Glorieux, la Compagnie des Indes lui confie la mission de déterminer la position exacte du Cap de Bonne Espèrance et des Mascareignes (îIes de France et de Bourbon, aujourd'hui : Maurice et La Réunion), d'effectuer le relevé de la cote Sud-Est de l' Afrique et de conduire I'astronome  la Caille au Cap pour y mesurer le degré de méridien terrestre et observer Ie ciel austral. Un échange fructueux entre le théoricien et le praticien fait naltre une amitié entre eux. D'Après enseigne à  la Caille I'usage de I'octant et se perfectionne en astronomie auprès de lui. Une escale non prévue à Rio de Janeiro permet à de Mannevillette de relever ce port 4°7' plus à I'Ouest que la position indiquée sur la carte hollandaise de Pieter Goos : 247 milles d'erreur (457 kms) ... tel était Ie flou artistique de ces jolies cartes enluminées de la première moitié du XVllle siècle. À Rio, il rencontre Godin qui rentrait de sa mission au Pérou pour une mesure de I'arc de méridien à I'équateur avec Bouguer et La Condamine. Godin et  la Caille observent à leur tour la longitude de Rio et tombent d'accord avec d'Après. Ainsi debuta la navigation à la Lune qui sera en usage jusqu'au milieu du XIXe siècle, parallèlement à la navigation par les montres marines qui mit longtemps à se généraliser. Dès leur arrivée à Bonne Espèrance, la Caille et d'Après observent et trouvent la ville du Cap, 19' 45" soit 36 kms et demi plus au nord qu'on ne la croyait. C'est à partir de telles bases correctement établies en coordonnées géographiques que l'on pourra, par la triangulation, retracer le contours des cotes d'une façon plus précise. Poursuivant sa mission, de Mannevillette laisse l'abbé  la Caille à ses étoiles australes et à son degré de méridien. Aux iles de France et de Bourbon que d'Après savait situées à 300 milles (556 kms) plus à I'est, il effectue des relevés de cotes. II trouve I'ile de France plus petite qu'on ne le pensait : 60 kilomètres de longueur au lieu de 117, ce qui explique que plusieurs vaisseaux se croyant en vue de 1'îIe, la doublaient sans l'apercevoir.

L'abbé la Caille confirmera ces résultats par la suite, avec ses grands instruments installés à terre, ce qui prouve la maitrise de d'Après de Mannevillette dans I'utilisation de I'octant et des calculs astronomiques (13). La Compagnie des Indes ayant décidé d'employer le Glorieux à la traite des Noirs sur la cote du Mozambique, d'Après passe sur Ie Treize Cantons. En se rendant à Lourenzo-Marques pour sa campagne hydrographique sur la cote Sud-Est de l'Afrique, il vérifie et rectifie les cartes de la cote Sud de Madagascar et détermine la position de Foulpointe sur la cote Est, au Nord de Tamatave. II rencontre un temps épouvantable sur la cote Sud-africaine. Observer sur un navire soumis aux rudes mouvements d'une mer agitée et houleuse n'est pas chose facile. Cependant d'Après envoie à sa compagnie un tracé de cotes fort différent de celui de la carte de Bellin de 1740 (14). Au Cap de Bonne Espèrance, terme de sa mission, il retrouve  la Caille. Le marin et I'astronome échangent leurs observations et avant de se quitter, promettent de s'écrire. Le Treize Cantons est de retour à Lorient en août 1752 après avoir tenté au passage, mais sans succès, de reconnaltre les îles Martin Vaz au large du Brésil.

 

D'APRÈS DE MANNEVILLETTE : Page de titre de la première édition du Neptune Oriental. Musées Historiques du Havre. Reproduction photo numérique : Claude Briot 2007

Membre fondateur de l'Académie de Marine

À l'initiative de Bigot de Morogues (marié avec une havraise), de Pierre Bouguer (qui avait été professeur d'hydrographie au Havre) et de quelques autres, se crée à Brest l'Académie Royale de Marine. D'Après est rentré à temps pour être au nombre des membres fondateurs (15). Parmi les 72 premiers académiciens élus, il figure en n° 13 juste avant Bellin, l' hydrographe officiel du Roi (16). Bory et Chabert désignés par l'Académie pour examiner la nouvelle carte de l'Océan Indien de d'Après émettent un avis favorable avec ce commentaire : "Les progrès réalisés ont fait corriger bien des erreurs échappées à Bellin". En 1753, de Mannevillette, un des rares marins de son temps à être membre des deux académies, reçoit le commandement du Montaran. Son premier lieutenant est Marion-Dufresne. Le navire est expédié pour la Chine en passant par Pondichéry et le détroit de Malacca où il y avait un grand nombre d'observations à faire. D'Après a par ailleurs l' intention de reconnaitre une nouvelle route passant au Nord-Est de Madagascar, parsemée d'écueils non identifiés et qui devait permettre un raccourci de 900 milles (1 767 kms) et prendre de vitesse le scorbut ce grand décimateur d'équipages. Cette route avait été empruntée 7 ans auparavant par I'amiral anglais Boscawen avec une escadre de 26 vaisseaux. On s'était contenté d'admirer son audace mais sans suivre son exemple. Non seulement de Mannevillette ose a son tour, mais il dresse une carte de ce passage (17). Treize ans plus tard, Grenier reprendra I' idée, avec une variante et laissera son nom a cette route (18). À Pondichéry, le Montaran prend une cargaison de poivre et de bois de santal pour la Chine. Mais il ne peut appareiller que le 12 août terme auquel il n'y avait pas d'exemple qu'on puisse y parvenir avant le changement de mousson. D'Après de Mannevillette lève l'ancre quand même, et le 12 octobre, arrive à Wampoa prés de Canton au grand étonnement des navires européens qui s'y trouvaient. Mais les Chinois, ne doutant pas qu'il y parvienne, avaient déjà acheté la cargaison et préparé le fret de retour.

Rentré a Lorient en août 1755, de Mannevillette reçoit peu de temps après une lettre de l' abbé  la Caille lui faisant part de ses derniers travaux sur la méthode des longitudes par les distances lunaires qui conclut par ces mots: "Vous m'obligeriez infiniment de me donner de vos nouvelles et de me faire part de tout ce qui vous intéresse. Je vous dois tant de choses par reconnaissance que je crains de ne jamais pouvoir en faire assez" (19). 1756 : déclaration de la guerre de sept ans. La France envoie une escadre en Inde pour protéger ses comptoirs. D'Après commande le Duc de Bourgogne sous les ordres du comte d'Aché. C'est de Mannevillette qui trace la route de l'escadre au départ de l'île Bourbon. Mais d'Aché s'en écarte et au lieu des 50 jours prévus pour traverser l' Océan Indien, il en faut 74. L'épuisement des vivres entraine une épidémie de scorbut parmi les équipages et les troupes embarquées. D'Après n'y échappe pas. Débarqué à Pondichéry pour se rétablir, une cabale fomentée par son second Pierre Courchant le conduit à donner sa démission et à se faire rapatrier par la frégate la Diligente, capitaine Marion-Dufresne. Ce qui a pu faire dire que d'Après de Mannevillette se révéla moins bon combattant qu'hydrographe. De retour a Lorient en février 1759, c'est son dernier embarquement. II a alors 52 ans dont 35 à la mer. La Caille réclame encore de ses nouvelles: "J'attends toujours votre mémoire sur les vents ... J'ai commandé deux pendules pour vous à l'horloger". D'Après croyait au succès des montres marines. II le dit en note dans son Neptune Oriental: "Le succès des horloges marines doit nous faire concevoir les plus grandes espérances pour la détermination des longitudes en mer".

Mer de Chine méridionale et île Formose (aujourd'hui Taï-Wan) in D'APRÉS DE MANNEVILLETTE : Neptune Oriental première édition 1749. Musées Historiques du Havre. Reproduction photo numérique : Claude Briot 2007. Dans le cartouche supérieur gauche sont représentés la rade et le port d'Amoy (aujourd'hui Xia-Men) où le capitaine corsaire havrais de la Découverte Michel Dubocage (futur Dubocage de Bléville père) négocia un accord maritime commercial avec la Chine le 15 septembre 1711. (voir sur ce site à la page Michel Dubocage

Le dépôt des cartes et plans de la Compagnie des Indes

En 1762, la compagnie des Indes confie à d'Après son dépôt des cartes et plans qu'elle vient de créer à Lorient où les capitaines et les pilotes étaient tenus de remettre leurs journaux de bord au retour de voyage. Une occasion inespérée pour travailler a la mise au net de son Neptune Oriental dont la première édition était dépassée. Mais il lui fallait encore plusieurs années de travail, d'autant plus qu'à la suite du naufrage du Dromadaire aux îles du Cap Vert, Ie ministre de la Marine lui demande de rediger de nouvelles instructions nautiques. Elles paraissent en 1765 sous Ie titre "Memoire sur la navigation de France aux Indes" et lui valent tous les honneurs : anoblissement et pension annuelle de 1200 livres. En 1769, d'Après, Ecuyer, Sieur de Mannevillette, Chevalier de l'ordre du Roi, transmet à l'Académie de Marine Ie résultat de ses observations du passage de Vénus sur Ie disque du Soleil  effectuées au château de Kergars près de Lorient. Deux ans plus tard, il envoie de son hôtel d'Hennebont un mémoire sur la variation des compas magnétiques dénonçant I'erreur qui consiste à en placer deux dans Ie même habitacle lequel ne doit plus être en laiton, car selon les procédés de fabrication de l'époque, il contient des particules de fer influençant I'aiguille aimantée. Il préconise Ie cuivre rouge (20). L'Académie de Marine lui donne raison. Son mémoire est imprimé et distribué dans tous les ports.

 11 juillet 1771 : nouveau mémoire de d'Après présenté a l'Académie, sur la nécessité de faire supprimer sur tous les vaisseaux I'usage du renard par les pilotes dans leur navigation à I'estime, source d'erreurs importantes à I'atterrissage. II vante par ailleurs Ie Nautical Almanach anglais pour le calcul de la longitude par les distances lunaires. Des extraits en seront publiés trois ans plus tard dans la Connaissance des Temps. Le 20 août suivant, d'Après présente à l'Académie Royale de Marine le manuscrit de son nouveau Neptune Oriental. Beauchaine et de La Coudraye nommés commissaires en font Ie rapport : " ... L'exactitude connue de I'auteur, ses talents, ses connaissances et son zèle nous paraissent devoir augmenter encore, pour cette seconde édition, la confiance que les navigateurs ont toujours eu dans la première ... " (21). C'est cette année là que Ie Breton de Kerguelen de Trémarec étudie avec d'Après de Mannevillette, à Hennebont, la route à suivre pour découvrir Ie continent austral (22). Le 20 février 1773, l'Académie de Marine arrête que I'on peut livrer le Neptune Oriental à l'imprimeur. Publié à compte d'auteur à environ 3 500 exemplaires vendus 120 livres en souscription et 140 livres ensuite (23), la seconde édition du "d'Après" fruit de 30 ans de labeur, représente une mise de fonds considérable : environ 300 000 livres. Louis XVI a payé les cuivres pour la gravure, 30 000 livres et souscrit 400 exemplaires pour sa Marine. Restait environ 200 000 livres à trouver. La Compagnie des Indes semblait avoir acquitté sa dette envers d'Après en Ie nommant inspecteur de son dépôt des cartes et plans et en lui versant une gratification annuelle de 1 600 livres pour ses travaux, en plus de ses appointements de 2 400 livres, soit au total, avec sa pension royale de 1 200 livres : 5 200 livres de revenus annuels sur lesquelles il versait une pension alimentaire à sa femme retirée avec une Soeur en démence dans un couvent à Brest et a son demi-frère, de Blangy, son homme d'affaire à Paris. Un dossier des Archives nationales (24) révèle quantité de démarches et tracasseries auxquelles s'est trouvé confronté d'Après de Mannevillette pour Ie financement de son routier, sans résultat car il doit hypothéquer Ie patrimoine familial. Après la parution de cette deuxième édition du Neptune Oriental, il aurait pu s'investir dans sa diffusion auprès des nations étrangères afin de rentrer dans ses frais.

Mais les progrès de la navigation par la détermination des longitudes tant par les distances lunaires que par les montres, ne s'arrêtent plus et chaque retour de voyage de l'lnde et de la Chine lui apporte de nouvelles précisions qu'il exploite pour corriger, compléter et préparer un supplement à son routier. II doit faire regraver certains cuivres à ses frais. II y travaille jusqu'à l'épuisement de ses forces. II trouve cependant le temps, avant de mourir, de revenir au Havre, sa ville natale, où il est reçu par Ie corps de ville avec les honneurs dûs aux plus grands personnages. Un vin d'honneur, privilège réservé au roi et au gouverneur est organisé en hommage au célèbre hydrographe dont la renommée internationale est la fierté des Havrais. Jean Baptiste Nicolas Denis d'Après de Mannevillette est mort à Lorient le 1er mars 1780 dans sa 74e année. II devait encore 20 000 livres à I'imprimeur. Dans sa demande de pension pour ses ayants droit, Ie ministre de la Marine écrit a Louis XVI : "Cet officier laisse après lui une veuve fort avancée en âge et un frère ci-devant écrivain de la Marine et retiré du service pour cause de mauvaise santé. Il paralt par Ie temoignage du commandant de port (militaire) de Lorient que cette famille est sans fortune et que le sieur d'Après en a consommé Ie patrimoine dans ses recherches et ses travaux ... " (25).

 

Partie de la tranche de la deuxième édition (1775) du Neptune Oriental de D'APRÉS DE MANNEVILLETTE. Bibliothèque municipale du Havre. Reproduction photo numérique : Claude Briot

Le second Neptune Oriental

La seconde édition du Neptune Oriental est un grand in-folio comprenant 65 cartes gravées pour la plupart par Guillaume de La Haye, intercalées entre 117 pages d'instructions nautiques, le tout sur papier d'Angoulême (26). La partie cartographique est un mélange de cartes à latitudes croissantes suivant la projection de Mercator et de cartes plates, notamment pour des plans de mouillage. Elles indiquent peu de sondes et pour cette raison on peut épiloguer sur les termes hydrographe et cartographe. C'est le mot hydrographe qui est le plus souvent cité dans les sources. C'est également celui qu'a retenu l'encyclopédie Larousse. II était impossible a un simple particulier d'effectuer les relevés de toutes les côtes d'une si vaste partie du Monde. Aussi a-t-il fait appel à d'éminents spécialistes pour combler ses manques. C'est ainsi que l'on trouve, pour les côtes d'Europe, trois cartes de l'abbé Dicquemare, son compatriote et ami et, pour les Mers de Chine, cinq cartes de Dalrymple, son homologue du dépôt des cartes et plans de la Compagnie des Indes anglaise avec qui il entretenait une correspondance assidue et échangeait des documents. Par ailleurs le géographe d'Anville a aide d'Après, en sa qualité d'ami, pour les côtes de Chine. La partie Instructions nautiques comprend la première étude sérieuse sur les vents et les courants de l'Océan Indien et des mers de Chine, des recommandations sur les routes à suivre suivant les saisons, les dates limites de départ tant a l'aller qu'au retour, les escales de rafraichissement et tous les renseignements utiles aux navigateurs, à la mer et au port. Avec son Neptune Oriental, d'Après de Mannevillette a rendu un immense service à la Compagnie Française des Indes et aux marins européens. En réduisant les aléas des voyages tributaires des saisons et d'un calendrier précis, il a permis des gains de temps de six a huit semaines par rotation alors que la conception des navires et leur vitesse n'avaient pas progressé. Et si les Compagnies des Indes, française et anglaise, sont parvenues a briser le monopole  hollandais, elles le doivent en grande partie à de Mannevillette. La compagnie française s'est montrée bien ingrate en le laissant engager sa fortune personnelle dans la publication de son routier. Sa collaboration et ses échanges avec l'Anglais Dalrymple témoignent d'un esprit scientifique élevé qui ne s'embarrassait pas de considérations partisanes dès lors qu'il s'agissait du progrès des connaissances et de la sureté de la navigation. Les Anglais ne s'y sont pas trompés et à sa mort, lui ont rendu un vibrant hommage par la voix de Dalrymple: "M. d'Après n'était pas un de ces hommes qui naissent tous les jours. Peu, et très peu vraiment ont poussé aussi loin que lui les connaissances dans la partie qu'il a suivie. II n'est point d'Hydrographe d'aucun âge ni d'aucune nation qui puisse entrer en concurrence avec lui et son égal n'a jamais existé". (27). Dalrymple fera publier à Londres, en 1782, un état de la prévision des vents selon d'Après de Mannevillette (28). Kerguelen de Trémarec a voulu que quelque part dans I' Océan Indien, des écueils portent a la postérité le nom de I' hydrographe qui en avait relevé tant dans sa vie, pour la sauvegarde des navigateurs. En abordant pour la seconde fois l'archipel qui porte son nom, il a baptisé des ilots du Nord-Ouest : les iles d'Après. Un autre de ses amis, l'Abbe  la Caille a voulu aussi, à sa manière, témoigner toute la reconnaissance qu'il estimait devoir à d'Après de Mannevillette. En baptisant les constellations du ciel austral, depuis son observatoire de Bonne Espérance, il a donné a celle qui se trouve au pôle sud, au nadir de la Petite Ourse, le nom du petit instrument portatif dont d'Après lui avait enseigné le maniement et qui a permis de préciser les contours du Monde : l'Octant.

 

Aiguade de Goa, côte ouest de l'Inde. Vues de côtes in D'APRÉS DE MANNEVILLETTE, Neptune Oriental 1775. Bibliothèque municipale du Havre. Reproduction photo numérique : Claude Briot 2007.

Sources, notes et bibliographie

(1) - BM Rouen. Ms G 16-2 et Ms P 119 : Correspondances de Buffon, Champagny, d'Après de Mannevillette, Forfait, Lacépède, La Rochefoucau1d, etc. 

 (2) - AN. Marine 4 JJ 66 : Journal de bord du Chevalier Marin. Marine 4 JJ 78 et 4 JJ 144 : Journaux de bord du Glorieux, du Treize Cantons et du Montaran. Marine 3 JJ 338 : Correspondances diverses de d' Après de Mannevillette. Instructions de la Compagnie des lndes. Distances de la Lune aux étoiles observées par d' Après. Rapport et mémoires divers. Marine 3 JJ 339 : Inventaire du dépôt des cartes el plans de Lorient. Pièces relatives au Neptune Oriental. Lettres reçues par d'Après dont 75 de Dalrymple de 1767 à 1780. L'inventaire signale 9 lettres de Kerguelen, mais Ie carton   était en déficit en juillet 1990. Lettres de l'Abbé  la Cail1e etc. Marine 3 JJ 341 : Registres de lettres reçues par d'Après de Mannevillette. Marine B4-l 17 : Mémoires sur l'île Diego-Garcia, la route de Grenier et la variation des compas de mer (annoté  très intéressant).

(3) - Arch. de la Cie des lndes, Lorient : 1 P 166-167-169-171-172-179-188-191-194 : Rôles d'équipage des navires de d'Après de Mannevillette.

(4) - Archives de l' Académie des Sciences: Dossiers documentaires sur d' Après, Godin et  la Caille.

(5) - D'Apres de Blangy a été maitre des quais au Havre-de-Grace de 1739 a 1744. Cf. Recueil de l'Association des Amis du Vieux Havre (Centre havrais de recherche historique), n° 41-1984 ou Briot Jacqueline et Claude. "Officiers de Port, histoire de la police dans les havres et rades de commerce" Ed. Charles Corlet, 1989.

(6) - Son père se remarie en 1715 avec Madeleine Douyère.

(7) - BM Rouen. Ms G 16-2 : Autobiographie de d' Après de Mannevillette.

 (8) - BN : V 20.860, imprimés.

 (9) - Le grade de second capitaine n'existait pas à la Compagnie des Indes. Le premier lieutenant était par conséquent, second officier.

 (10) - AN Marine 3 JJ 338.

(11) - Archives de l' Académie dcs Sciences : Dossier documentaire sur d' Après de Mannevillette : Pierre Charles Le Monnier, astronome (Paris 1715 ­Herils, Calvados 1799) Associé géomètre en 1741. Pensionnaire astronome en remplacement de Cassini en 1746. Directeur en 1752 et 1765.

(12) - AN. Marine 4 JJ 66/2 : Journal de bord du Chevalier Marin, capitaine d' Après de Mannevillette, à la date du mardi 22 avril 1749 "hier au coucher du Soleil, observé la distance de la Lune au Soleil : Ve 46° Longitude: 18° 36' Est ".

(13) - Archives de I' Académie des Sciences, Mémoires des Savants Etrangers, tome IV,

(14) - d' Après en profite pour réclamer Ie remboursement de ses frais en ces termes : " Je m'étais flatté que la Compagnie aurait bien voulu ne pas confondre de telles missions avec les voyages ordinaires et je serais toujours disposé à donner des marques de mon zèle mais du moins que ce ne soit pas au dépens de ma fortune" AN Marine 3 JJ 338.

(15) - Arch. de l'Acad. des Sciences : Dossier documentaire sur d'Après de Mannevillette qui, avec Bigot de Morogues, Jean Baptiste Degaulle et Galon étaient les quatre Havrais de I' Académie des Sciences.

(16) - BN. Microfiche: L' Académie Royale de Marine.

(17) - BM Havre: Supplément au Neptune Oriental.

(18 )- AN. Marine B4-117

 (19 )- AN. Marine 3 JJ 339,

(20) - AN. Marine B4-117. Microfilm.

 (21) - BN. Microfiche 

 (22) - AN. Marine M4 

(23) - AN. Marine 3.IJ 339

(24) - AN. Marine C7-6

(25) - AN. Marine C7-6

(26) - BM Le Havre

(27) -AN Marine 3JJ 339 

(28) - BN. Cartes et Plans, Ge FF 4634 

 © Claude Briot 1990. Ancien site Le Havre : l'Epopée Transatlantique sur Premium Orange. Tous droits réservés. Si vous désirez réutiliser cet article, merci d'apposer un lien mentionnant ce  présent site: www.le-havre-grands-navigateurs-claudebriot.fr Pas d’utilisation commerciale.