Plaque de la rue Jacques de Vaulx au Havre dans le quartier de l'Eure. Photo Claude Briot 2014. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

 Jacques de Vaulx ( ~1557 - 1597)

Fils de Jeanne Vymont et d’un capitaine de navire originaire du Calvados, Jacques de Vaulx serait né vers 1557 au Havre de Grâce, cinquième enfant de la famille. Le 30 avril 1584, il épouse Françoise Plaimpel en l’église Notre-Dame de sa ville natale. Il est alors officiellement cosmographe et pilote hauturier en ce port à la solde annuelle de 33 écus un tiers. À ce titre il reçoit la mission d’aller explorer le fleuve Amazone comme pilote major sur le navire la Normande de 120 tonneaux commandé par Guillaume Le Héricy, sieur de Pontpierre, un Normand originaire de Fierville-en-Bessin. L’acte du Tabellionage de Rouen en date du 20 novembre 1584 stipule : « Jacques de Vaulx, cosmographe et pilote  entretenu  par le Roy, reçoit de Mathurin Le Beau, trésorier général de la marine, 60 écus d’or soleil, à lui ordonnés par Mgr de Joyeuse, pour le voyage qu’il va faire, suivant le vouloir de sa Majesté, aux Amazones, dans le navire du capitaine Pontpierre, et ce, en intention que le dit de Vaulx puisse rapporter par écrit du dit pays, tant par carte que autrement, des moyens et commerces d’iceluy pays ». Pour les collectionneurs, l’écu d’or au soleil d'Henri III a une valeur actuelle d' environ 2 000 €

Comme les précédents voyages de découvertes au départ du Havre dont celui de Verrazano sur la côte Est des actuels Etats-Unis en 1524, l’expédition avait avant tout pour objet de reconnaître des terres neuves non encore occupées par les Portugais ou les Espagnols  en vue d’y établir des comptoirs. La France ne possédait encore rien en Amérique mais la constante fréquentation par ses marins et notamment des navigateurs normands des côtes du Brésil pour en ramener le bois rouge valait bien, pensait-on, les prétentions des Ibériques se référant au traité de Tordésillas. François 1er qui avait demandé à voir le testament d'Adam l'excluant du partage du monde n'avait-il pas déclaré par ailleurs que ce n'était pas le tout de découvrir des terres nouvelles, encore fallait-il les occuper pour en devenir propriétaire.

Jacques de Vaulx était donc chargé de rédiger un mémoire sur les moyens de commercer avec les pays arrosés par le fleuve Amazone et d’en établir des cartes. Mais  la mission était plus ambitieuse car  le navire devait se rendre en droiture au Brésil, côte des Cannibales, suivre jusqu'au Pérou (voir l'explication plus loin), reconnaître et visiter peut-être les îles des Antilles,  enfin continuer par la côte de la Floride,Terre-Neuve et autres lieux et endroits selon le congé de l’Amiral Anne de Joyeuse du 24 septembre 1584. Cette destination est confirmée par la charte partie de la Normande en date du 7 mars 1585 qui précise qu’il s’agit d’un voyage d’exploration depuis le Brésil jusqu’au Labrador. Dans son étude Le Havre Maritime du XVIe au XVIIe siècle, Philippe Barrey alors archiviste du Havre apporte, en 1917, quelques précisions sur l’armement du navire. Pierre Cavelet participa au prêt à la grosse aventure à la hauteur de 543 écus à 50% d’intérêt. L’équipage était composé de 85 hommes,  état-major compris. Il avait été pourvu de victuailles et avances pour une valeur de 755 écus et pour 1 200 écus de pacotilles à distribuer par le capitaine Le Héricy bourgeois et victuailleur. Le retour du voyage était prévu au Havre ou à Honfleur.

Au terme de cette expédition de découvertes qui dura 2 ans, la Normande accostait à Honfleur en juin 1587. Malheureusement le rapport de Jacques de Vaulx n’est pas parvenu jusqu’à nous contrairement à celui de Verrazano. La confirmation qu’il a bien effectué ce voyage est fournie  le 10 juin 1587 par le capitaine Le Héricy qui reconnait avoir acquitté de Vaulx de tout ce qu’il lui devait pour le voyage au Brésil.

 

Page de titre du manuscrit de Jacques de Vaulx. 2e version 1584. Bnf-Gallica. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

Les Premières Œuvres de Jacques de Vaulx

Selon l’abbé Anthiaume, c’est à l’époque où s’illustraient les Havrais Guillaume Le Testu et Jacques de Vaulx que remontent les premières tentatives du pouvoir royal pour assurer la formation des pilotes de haute mer. On comprend mieux la motivation et la portée des travaux de ces deux grands navigateurs havrais habiles dans l’art de naviguer et de dresser des cartes marines : le premier avec sa Cosmographie Universelle et le second avec son manuel de navigation resté manuscrit intitulé Premières Œuvres de Jacques de Vaulx conçu au cours de son grand voyage aux Amériques.

Véritable traité de navigation, d’hydrographie et de cartographie à l’usage des marins long-courriers, le somptueux manuscrit de Jacques de Vaulx daté de 1583 (1ere version) conservé à la Bibliothèque nationale est dédié à l’amiral de Joyeuse. Il se compose de 31 feuillets richement illustrés et commentés. Sachant qu’un bon dessin vaut mieux que mille explications, l’auteur en a usé avec un grand talent ce qui rend son traité non seulement superbe mais instructif à plus d’un titre. Il en a rédigé une deuxième version un peu améliorée l'année suivante, en 1584.

La recherche de la longitude par la micrométrie de l’aimant est évoquée par plusieurs dessins, notamment la façon de mesurer la déclinaison magnétique sur la terre ferme avec une grande boussole et une alidade improvisée visant l’étoile polaire. Au folio 22  Jacques de Vaulx montre une hémisphère marine, instrument compliqué destiné à utiliser la déclinaison magnétique pour trouver la longitude après de savants calculs. Cette méthode était très empirique. Il faudra attendre le milieu du XVIIIe siècle, l’octant anglais et la méthode des distances lunaires pour un calcul de longitude en mer à peu près fiable et surtout la mise au point des chronomètres marins. Un autre, folio montre trois navigateurs à terre utilisant des boussoles et l’astrolabe pour essayer de trouver leur longitude.

Représentation d'une partie de portulan de la Grande Mer Océane. L'intersection des deux ficelles tendues indique les coordonnées d'un point situé sur le méridien zéro et au large de Dakar par14° nord. Bnf Gallica. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

Les éléments de la cartographie marine sont bien entendu représentés et notamment la façon de disposer les roses des vents sur les portulans. Au folio 7, Jacques de Vaulx montre le schéma d’une carte marine basée sur la rose à 32 rumbs de vent. Il traçait d’abord la rose centrale, puis le long d’une même circonférence et à égale distance les unes des autres, huit autres roses secondaires. De chacune d’elle, le cartographe menait 32 rumbs. Il indique comment on devait tirer et tracer les rumbs en ligne droite afin de trouver le gisement ou direction des terres les unes par rapport aux autres. Le dessin ci-contre montre qu’un lieu dont on connait la latitude et la longitude représente sur la carte l’intersection de deux lignes perpendiculaires qui sont le méridien et le parallèle du lieu, les bords de la carte étant gradués en conséquence à partir du méridien  de référence pour la longitude et de l'Equateur pour la latitude. 

La rose des vents de Jacques de Vaulx et ses 32 rumbs. Bnf-Gallica. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

Les modes d’emploi de divers instruments de navigation sont expliqués en images de façon très pédagogique. Ainsi en est-il du compas magnétique et de sa rose des vents avec ses 32 rumbs de 11° 15’ chacun, du globe terrestre, de la sphère armillaire ou globe formé d’anneaux et de cercles pour la représentation du ciel et des astres, du bâton de Jacob ou arbalète marine, de l’astrolabe ou cercle de hauteur suspendu par une boucle et muni d’une alidade avec deux pinnules de visée permettant de mesurer la distance angulaire entre la position de l’astre et le zénith. Sont également représentés et commentés, dans le manuscrit, d’autres instruments et moyens compliqués comme le nocturlabe pour trouver l’heure pendant la nuit, une figure pour connaître à quelle heure il sera pleine mer ou basse mer en quelque port ou havre que ce soit..

Observation de la hauteur angulaire d'un astre avec le baton de Jacob. Premières Oeuvres de Jacques de Vaulx. Bnf-Gallica. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

 

La théorie est mise en pratique au folio 30 montrant une carte marine navigable d'une partie de la Mer Océane ou routier de l’océan Atlantique Nord sur lequel voguent quatre galions et figurent trois roses des vents avec leurs rumbs prolongés sur le portulan. La carte s'étend entre les parrallèles 65°Nord et 11°Sud, et du Yucatan (Mexique) à l'ouest à la Mer Adriatique à l'est. Le méridien de référence est celui de Hierro ou île de Fer aux Canaries où la déclinaison magnétique du compas était nulle à l’époque. L’actuel Canada est baptisé Terre Neuves et la Nouvelle Angoulême de Verrazano est en Nouvelle France. La Floride est orthographiée La Florie. Les Antilles sont appelées Les Isles du Pérou ; l’actuelle Colombie et le Venezuela : la Terre Ferme des Indes Occidentales. L'Océan Pacifique est nommé La Mer du Sud. L'échelle pour mesurer les distances se trouve dans un cartouche en haut à gauche. Sur ce portulan, Jacques de Vaulx montre plusieurs régions et ports maritimes d'une partie des terres de l'Europe, d'Afrique et d'Amérique "et sont chaque ports de mer, écrit-il, situés dessous les degrés de longitude  et latitute ainsi que chaque endroit est loin de la ligne diamètrale et de la ligne équinoxiale. Donc par ce moyen est démontré le nombre de lieues(1) que chaque endroit est distant de l'autre. Même aussi le tracé ou chemin qu'il convient de tenir pour aller en droite route d'un lieu à un autre"

 (1) la lieue marine valant 3 milles marins soit 5 556 mètres

 

 

Portulan ou carte marine navigable établie par Jacques de Vaulx en 1584 figurant dans ses Premières Oeuvres. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

Portulan de 1584 par Jacque de Vaulx. Bnf-CP. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

Le portulan ou carte marine navigable de 1584

Charles de la Roncière, chercheur historien maritime, directeur de la Bibliothèque nationale de France de 1910 à 1939, auteur d’une irremplaçable Histoire de la Marine française en 6 volumes, s’est intéressé à Jacques de Vaulx et en particulier à son portulan de 1584. Il en donne, en 1910, une analyse complète dans la Revue n° 71 de la Bibliothèque de l’Ecole des Chartes sous le titre : Une carte française encore inconnue du Nouveau Monde (1584). La section géographie de la Bibliothèque nationale venait d’acquérir une carte d’Amérique à grande échelle établie par le havrais Jacques de Vaulx, vingt fois plus riche que celle de ses Premières Œuvres. Au format 0,81 m sur 0,58 m, elle n’est cependant que la moitié d’un planisphère tronqué au Labrador  et amputé de la côte des Cannibales au Brésil, elle s’étend du Rio de la Plata à l’est jusqu’à la Californie à l’ouest. Le fleuve Amazone  y est très apparent et même grossi, mais n’était-ce pas la mission confiée à de Vaulx ?

C’est une carte politique du continent américain, nous explique Charles de la Roncière. Le drapeau fleurdelisé flotte sur les Terre Neuves, le blason royal est accolé à la Nouvelle France qui correspond aux actuels Etats-Unis, tandis que l’écu de Castille marque la Nouvelle Espagne et le Pérou. Le Brésil ne porte aucune marque de propriété, (l'écusson au-dessous du fleuve Amazone est en fait un cartouche indiquant l'auteur de la carte. Voir ci-dessous) la couronne du Portugal dont il relevait étant en déshérence depuis 3 ans ce qui va aiguiser les appétits de Catherine de Médicis qui comptait édifier sa fortune sur les ruines de l’empire colonial portugais.

Cartouche de signature de la carte portulan établie par Jacques de Vaulx pilote entretenu par le Roi en la Marine au Havre en 1584. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

Contrairement aux autres cartographes normands de l'école dieppoise qui enrichissaient l'intérieur des terres de motifs ethnographiques figurant les amérindiens, la faune et la flore,  Jacques de Vaulx établit une carte nue. De nombreux ajouts à la toponymie de ses prédecesseurs notamment Descelliers et Le Testu, prouvent que Jacques de Vaulx les a établis de visu et qu'il a donc bien accompli le voyage au fleuve Amazone.

 

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