Emmanuel Hamelin commandant la corvette le Naturaliste dans l'expédition Baudin aux Terres Australes

Amiral Emmanuel Hamelin. Photo wikimédia.

Originaire d’Honfleur où il nait le 13 octobre 1768, Emmanuel Hamelin débute une carrière de marin en qualité de mousse au commerce autrement dit dans la Marine Marchande. Il a 34 ans quand il intègre la Marine Nationale en 1792 comme timonier sur l’Entreprenant. Il est nommé enseigne de vaisseau en août 1793, lieutenant de vaisseau l’année suivante puis capitaine de frégate le 21 novembre 1796. Le 1er octobre 1800, il prend le commandement de la corvette le Naturaliste qui appareille du Havre avec le Géographe de Nicolas Baudin chef d’expédition pour une mission de découvertes géographiques et de sciences naturelles sur les côtes d’Australie. Le Havrais Charles Alexandre Lesueur est du voyage. Promu capitaine de vaisseau en septembre 1803 Emmanuel Hamelin sert ensuite dans la flottille de Boulogne. Au cours de missions entre Le Havre et le Pas-de-Calais il fait preuve d’une habileté et d’une intrépidité qui le font remarquer par Napoléon. Nommé Baron d’Empire, contre-amiral en septembre 1811 il décède à Paris le 23 avril 1839. 

 Buts de l’expédition Baudin en Nouvelle Hollande (Australie)

Au début du XIXe siècle, il reste à en explorer la moitié de la côte sud aperçue par d’Entrecasteaux parti à la recherche de La Pérouse en 1792 et toute la côte du nord-ouest. L’expédition a pour mission de visiter l’intérieur de la Terre Van-Diemen (Tasmanie), suivre la côte sud de l’Australie, reconnaitre l’ile de Rottenest, la rivière des Cygnes, rechercher les ports, les mouillages, les rivières en vue d’une éventuelle implantation française, puis se rendre à Timor au nord pour se ravitailler et de là, reprendre la route de Van-Diemen.

Carte extraite de l’ouvrage de Lucile Allorge et Olivier Ikor : La fabuleuse odyssée des plantes. Les botanistes voyageurs, les Jardins des Plantes, les Herbiers. JC Lattès 2003.

 

La corvette le Naturaliste

Lancée au Havre en septembre 1795 sous le nom de Menaçante, rebaptisée Naturaliste l’année suivante par Baudin. 400 tonneaux, 39 m de long, 8,8 m de large, 3,70 m de creux, 20 canons de 8. Le gaillard est muni de caillebotis afin de pouvoir y installer des arbustes et des plantes en caisse. Il n’y a pas de dunette mais une superstructure servant de logement situé en arrière du mât d’artimon. Mauvaise marcheuse, elle retarde deux fois le Géographe qui finira par ne plus l’attendre en cours de l’exploration des côtes de la Nouvelle-Hollande. 119 personnes à bord dont 83 maitres, matelots, novices et surnuméraires (détachement de 8 soldats) au départ du Havre. 94 au départ de l’Ile de France (Maurice), 69 au retour au Havre. 

Au nombre des 33 officiers et scientifiques se trouvent entre autres : Pierre Bernard Milius Capitaine de frégate second à bord. Il prendra le commandement du Géographe après le décès de Baudin au retour à l’Ile de France en septembre 1803. Son récit du voyage a été transcrit par Jacqueline Bonnemains et P. Hauguel et publié par la SHED en 1987. Louis Freycinet, lieutenant de vaisseau, est co-auteur avec le zoologiste Péron d’un autre récit du voyage publié en 1815 par l’Imprimerie royale, Pierre François Bernier astronome, Pierre Faure ingénieur géographe, André Michaux et Jacques Delisse botanistes laissés malades au 1er passage à l’Ile de France en avril 1801. Bory de Saint-Vincent, auteur d’un récit du début du voyage, et Désiré Dumont zoologistes sont également débarqués malades à l’Ile de France à cette même date.

 Traversée du Havre à l’Ile de France (île Maurice)

 Nicolas Baudin n’a pas eu son mot à dire sur le choix des Etats-majors lors de l’armement des deux corvettes au Havre, ni des officiers de navigation ni des scientifiques. Les hommes lui sont imposés par le ministre de la Marine et Jussieu directeur du Muséum de Paris pour lequel il doit ramener des collections d’histoire naturelle comme il l’avait fait précédemment lors de son expédition aux Antilles avec la Belle Angélique. Certains officiers nostalgiques de l’ancienne Marine royale embarqués avec leur suffisance, leur morgue et leur vaisselle d’argent vont contester l’autorité de Baudin, officier roturier issu de la Marine marchande. Mécontents de tout, de la longueur des traversées, de la nourriture, ils vont entretenir une ambiance détestable tout au long de l’expédition obligeant Baudin à affirmer son autorité à plusieurs reprises.

Le départ s’effectue du bassin du Roi le 19 octobre 1800 à 9 heures. En passant, la Tour François 1er est saluée aux triples cris de Vive la République. Le préfet maritime Bertin est présent et la « musique bourgeoise » exécute Le chant du départ. Quatre hommes manquent à l’appareillage. Six clandestins de 15 à 17 ans sont découverts tard dans la soirée. Les îles Canaries sont atteintes en deux semaines. Seize personnes y sont débarquées pour convenances personnelles, six autres sont embarquées. Puis la traversée est interminable jusqu’à l’Ile de France (Maurice) atteinte le 16 mars 1801. Il se murmure à bord des deux navires que Baudin se serait obstiné à longer les côtes d’Afrique et aurait perdu du temps à cause des courants. Mais Baudin avait probablement reçu l’instruction de repérer des endroits de la côte où se pratiquait encore la traite des Noirs. Et par méconnaissance des instructions données au chef de l’expédition, Péron se montre particulièrement persifleur, ce qui semble être la cause d’une véritable cabale des scientifiques ourdie contre le chef de l’expédition pas vraiment de leur monde qui va empoisoner les rapports jusqu’au retour à l’île de France où Baudin sera emporté par une maladie pulmonaire et n’aura pas la possibilité de se défendre à son retour en France.

En raison des contradictions présentes dans les différents récits officiels du voyage, cette contribution s’appuie essentiellement sur un extrait de la thèse de Jean Paul Faivre soutenue en Sorbonne intitulée Voyage du contre-amiral Hamelin aux Terres Australes (1800-1803), extrait paru dans la Revue d’Histoire des Colonies en 1958.

Le 16 mars 1801 soit 5 mois après le départ du Havre, l’île de France est enfin atteinte. Les officiers avaient été mis à la ration d’équipage car les cambuses ou soutes à provisions étaient déjà bien dégarnies. On espère les remplir en vivres frais indispensables pour prévenir le scorbut ce grand décimeur des équipages lors des longues expéditions maritimes. Des difficultés d’approvisionnement et la chasse aux déserteurs vont entrainer un séjour d’un mois dans l’île.

 

Partie de la carte de Freycinet extraite de NICOLAS BAUDIN Marin et Explorateur ou le Mirage de l’Australie de Muriel Proust de la Gironière. Editions du Gerfaut 2002.

Arrivée en Nouvelle Hollande

Le 27 mai suivant la côte Ouest de La Terre de Leuwin en Nouvelle Hollande est en vue. Les deux corvettes jettent l'ancre dans une baie que Baudin nomme Baie du Géographe à l'abri d'un promontoire baptisé Cap du Naturaliste. Plusieurs points de la côte reçoivent notamment les noms de Baie, Cap et Port Hamelin. Une petite rivière est baptisée Vasse en mémoire d'un marin dieppois qui y trouve la mort par noyade lors des premières reconnaissance à terre au cours desquelles l'interdiction de parlementer avec les "Naturels du pays" est imposée.

Des relevés de côtes sont faits et les cartes françaises établies selon ces relevés hydrographiques étaient aux dires des Hollandais et de l’Anglais Dampier, les plus exactes pour l’époque.  Le 31 mai, Louis Freycinet se rend à terre avec les naturalistes pour étudier la faune et la flore de l’endroit, les dessiner, les peindre et en ramener des spécimens à bord. Tout le monde est armé car depuis les drames des expéditions de Cook et de Lapérouse on se méfie de l’accueil des Arborigènes. Hamelin en rencontre lors d’une reconnaissance de la côte avec son canot. Tous étaient bien noirs avec des cheveux crépus et barbe non taillée. La mer grossit et la chaloupe du Géographe s’échoue. Les deux bâtiments se perdent de vue dans la tempête. La mission dans la Baie du Géographe est interrompue et le 11 juin, Hamelin décide de rallier l’île Rottenest plus au nord, premier rendez-vous fixé par Baudin en cas de séparation. Mais la rencontre ne peut avoir lieu et une partie de cache-cache se joue entre les deux corvettes.

Le rendez-vous suivant était prévu encore plus au nord, à l’île des Chiens Marins en Terre d’Endracht mais les deux bâtiments ne se retrouveront que le 21 septembre 1801 en rade de Koupang à l’île Timor dans l’archipel Indonésien pour une escale de rafraîchissement des vivres, et de réparations des avaries. En attendant les retrouvailles avec Baudin, Hamelin et ses scientifiques poursuivent leurs travaux afin de contribuer au succès de l’expédition. L’île Rottenest, la Rivière des Cygnes, la Baie des Chiens Marins sont particulièrement explorées et relevées. De nombreux échantillons de botanique et de minéraux sont prélevés et ramenés à bord du Naturaliste. 

 De l’île Timor à la Terre de Van Diemen (Tasmanie)

À Timor, paradis des ethnographes et des naturalistes, Baudin tombe malade des poumons et son équipage est atteint de dysenterie provoquant le décès de quatre membres. Sur le Naturaliste, l’état de santé de l’équipage est meilleur, cependant Hamelin déplore la mort de trois de ses hommes. Il fait néanmoins poursuivre les observations sur l’archipel, sur les indigènes dont les femmes sont belles et sur les méthodes de la Compagnie Hollandaise qui y est implantée pendant que Louis Freycinet et son équipe cartographient. Des calculs de longitude sont pratiqués par la méthode des distances lunaires mise au point pour son application en mer en 1745 par l’hydrographe de la Compagnie Françaises des Indes, le Havrais d’Après de Mannevillette.

Le 13 novembre 1801, les deux bâtiments appareillent de la rade de Koupang pour la Tasmanie conformément aux instructions données à Baudin. Trois mois de mer éprouvants marqués par une recrudescence de la maladie contractée à Timor vont entraîner de nouvelles pertes dans les équipages :  6 sur le Géographe et 4 sur le Naturaliste. Hamelin dont la corvette a un tirant moindre est le premier à donner dans le Canal d’Entrecasteaux reconnu par les Français partis 4 ans auparavant à la recherche de Lapérouse. Découverte qui permet d’attester l’insularité de la Tasmanie. Hamelin y trouve un mouillage sain où jusqu’au 27 février 1802 l’expédition va pouvoir effectuer un important travail hydrographique et scientifique en remontant jusqu’à l’île Maria sur la côte est. Des rencontres parfois tendues avec les Arborigènes tasmaniens vêtus de peaux de kangourous se produisent sans effusion de sang grâce à la diplomatie conjointe de Baudin et d’Hamelin. Le 7 mars 1802, les deux corvettes se séparent à nouveau pour se retrouver à Port Jackson.

 Après des reconnaissances dans le Détroit de Banks au nord de la Tasmanie, le 7 avril à bout de vivres, Hamelin décide de rallier Port Jackson (Sydney) sur la côte est australienne. L’accueil est favorable et le séjour agréable malgré des difficultés d’approvisionnements en vivres : pas de viandes salées, pas de riz, pas de faïols (haricots secs) en prévision des longues traversées en mer. Eternel problème de ces grandes campagnes maritimes au long-cours.  Jusqu’à la mi-novembre, Hamelin observe et décrit la jeune colonie anglaise de Port Jackson forte de 7 000 résidants y compris les forçats de la colonie pénitentiaire. Il s’intéresse au trafic du port rayonnant dans les Mers du Sud, aux ressources en charbon, à la pêche de la baleine et à la chasse des phoques…

 Fin de l'expédition. Le retour en France

A l’aller, au passage à l’Ile de France, Baudin avait espèré en vain se procurer un petit navire d’exploration côtière pour assister les deux corvettes sur le littoral de la Nouvelle Hollande. Il trouve finalement à en acheter un à Sydney, le Casuarina. Il décide alors de renvoyer Hamelin et son Naturaliste en France avec les collections amassées jusqu’alors par les deux corvettes : plantes et arbustes en pots avec leurs racines, 133 caisses contenant 30 000 échantillons des trois règnes, deux cygnes noirs, un émeu, une tortue à long col, deux chiens et deux grands kangourous, ces derniers ne résistant pas à la traversée. Hamelin et Baudin se quittent le 17 novembre 1802. Ils ne devaient plus se revoir. Comme évoqué précédemment Baudin décèdera de sa maladie pulmonaire au retour à l’Ile de France le 16 septembre 1803.  À cette occasion se manifestent les sentiments d’estime et d’affection qui unissaient les deux commandants ce que les récits officiels du voyage ne laissent pas entrevoir. Comme si certains scientifiques du Géographe dont Péron cherchaient à s’attribuer les mérites de l’expédition.

 Contre l’habitude des Anglais et sur ordre de Baudin, Hamelin effectue sa route de retour par l’Ile de France où il fait escale du 3 au 8 février 1803 et le Cap de Bonne-Espérance mais non par le Cap-Horn, dans l’intérêt des plantes et des animaux vivants, se privant ainsi d’un tour du monde plus prestigieux. Les deux cygnes noirs en particulier étant les premiers de cette race à être amenés en Europe. Hamelin ignore la reprise de la guerre avec l’Angleterre. Au large du Havre l’attendent les vaisseaux de la « perfide Albion ». Fait prisonnier et conduit à Plymouth, il plaide sa mission scientifique pacifique et est finalement relâché le 1er juin. Son journal de mer se termine par cette précision : A 19 heures nous avons été abordés par un pilote d’Honfleur, à 19 h. ¾ par un pilote du havre et à 20 hres visités par la frégate anglaise la Blanche. A 23 h ½ entré dans le Port du havre.

Le Géographe rentre à Lorient le 23 mars 1804. Les résultats de l’expédition sont considérables. Tandis que l’Anglais Cook avait ramené de nombreuses espèces nouvelles, l’expédition Baudin en rapporte dix fois plus ainsi que les fabuleux dessins du Havrais Charles Alexandre Lesueur. Le Muséum d’Histoire naturelle de Paris recevait un des plus gros apports de son histoire. Cependant au point de vue géostratégique l’expédition n’avait cartographié qu’une petite partie non encore connue de l’Australie ce qui contrariait les visées napoléoniennes sur les Terres Australes et contribua à l’injuste disgrâce de Baudin.

 

Bibliographie de Claude et Jacqueline Briot

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